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Annie
Besant Le
message de Giordano Bruno
au monde moderne
Plus de
trois siècles se sont écoulés
depuis que Giordano Bruno, le Nolain, a pris la parole à la Sorbonne
de Paris; non pas certes, dans cette magnifique salle où nous nous
trouvons réunis ce soir, mais, néanmoins, c'est toujours
la même Sorbonne que celle où ii a pris la parole à cette époque
déjà reculée, pour exposer ses théories sur
l'univers illimité, sur la vie universelle, sur l'immortalité,
ou plutôt sur l'éternité de l'âme et sur la vie
héroïque qui mène à la perfection humaine.
Reportons-nous, pour quelques instants, à ce 16ème siècle.
Nous sommes en 1582. Bruno, échappé des mains de l'inquisition
qui menaçait de l'arracher de son monastère, à la suite
d'une brochure assez hardie où il flétrissait, avec une ironie
mordante, les vices des moines, et dans laquelle il s'élevait contre quelques-uns
des dogmes de l'Eglise, Bruno avait quitté les environs de Naples pour
se rendre à Rome. Le pape ne lui avait pas fait très bon accueil
et Bruno, poursuivi par la haine de ses ennemis, s'était réfugié à Noli,
petite ville du sud de l'Italie, d'où il avait passé à Genève.
Mais le calvinisme ne lui était pas plus favorable que le pape, et il
se brouilla bientôt avec Bèze, successeur de Calvin; voyant la prison
qui s'ouvrait devant lui, il franchit les murailles de la ville dont les portes
lui étaient fermées, et partit pour Lyon, ensuite pour Toulouse,
et arriva enfin à Paris en 1582.
Désireux de répandre son enseignement, il demanda au Recteur de
la Sorbonne la permission d'ouvrir un cours, permission qui lui fut accordée.
Le succès de son enseignement fut si considérable que la Sorbonne
lui offrit une chaire de professeur. Mais une difficulté se présentait:
tous les professeurs de Sorbonne étaient obligés d'assister à la
messe, obligation impérieuse en un temps où l'on vous abordait
dans les rues de la ville en vous criant: la messe ou la mort! Or, Bruno ne voulait
pas y assister. Il ne se trouvait pas d'accord avec Henri IV qui dira plus tard : « Paris
vaut bien une messe ». Avide de la vérité dans les actes,
aussi bien que dans les paroles, il était intransigeant sur cette question,
Il ne voulait pas courber le genou là où le cour n'éprouvait
pas d'adoration. Comment lui permettre de parler à cette chaire de la
Sorbonne ? Il fallait donc aviser et trouver un moyen, d'autant plus que le roi
Henri III affectionnait le jeune Italien et que la foule des étudiants,
peu soumise à l'autorité, voulait absolument assister en masse à ses
leçons. Sa parole enflammée, son éloquence fougueuse, son
ironie tantôt gaie, tantôt mordante, son persiflage riant et quelquefois
amer, son attirance magnétique enchantaient la jeunesse parisienne. Que
faire ?
Le seul moyen, dès lors, était de créer pour lui une chaire
extraordinaire, en dehors de toutes les conditions alors imposées aux
docteurs de la Sorbonne. En fait, on le nomma professeur extraordinaire et on
lui accorda la permission d'enseigner le système de Raymond Lulle, système
de logique et de mnémotechnique assez innocent, en apparence, mais qui
ouvrit des horizons immenses à Giordano Bruno pour qui la parole était
la matérialisation de la pensée, pour qui l'idée dans le
monde intelligible devenait la pensée dans le monde de l'intelligence,
et l'objet dans le monde de la matière, pour qui l'idée était
créatrice, tandis que la parole, l'objet, ne sont que ses créatures :
même Dieu, quand il a voulu créer un univers, s'est manifesté en
Verbe.
Avant d'aller plus loin, voyons ce qu'était ce Giordano Bruno, idole des étudiants
parisiens et le favori, pour quelques mois, d'un roi fanatique et faible.
Il naquit dans le voisinage de Naples, dans la petite ville de Noli. Cette ville,
qui jouissait autrefois d'une grande importance, avait été fondée
par l'antique nation des Tyriens; sa population hardie et guerrière avait,
par deux fois, fait reculer les troupes d'Annibal; mais elle était tombée
plus tard au pouvoir des Goths et des Sarrasins, et, lorsque naquit Giordano
Bruno, son fils le plus illustre, elle était presque en ruines - mais
sur ces ruines flottait toujours l'ombre magistrale de Pythagore. Elle était
un berceau de la philosophie grecque, des idées de l'école d'Alexandrie,
de la doctrine néoplatonicienne, lesquelles s'étaient toujours
maintenues dans l'Italie méridionale.
C'est sous l'égide de cette philosophie grecque que Filippo Bruno, qui
prendra plus tard le nom de Giordano, naquit, entouré des savants qui étaient
des amants de l'idéalisme superbe de la Grèce antique. Son père était
un homme froid, fort, bien équilibré, parfois même sévère,
comme le montre cette anecdote rapportée par notre philosophe. Un soir,
au cours d'un souper, un des convives, joyeux, s'écria : « Jamais,
je ne me suis trouvé si gai qu'en ce moment. » - « Jamais, grommela
durement le père de Giordano Bruno, tu ne t'es trouvé si bête
qu'en ce moment. »
Sa mère était une femme douce, pieuse, dont le désir le
plus ardent était de voir son fils entrer dans les ordres.
De ces deux êtres si différents, si opposés en toutes choses,
naquit cet homme de feu, ce chevalier errant de la science, l'âme toujours
en flammes, esprit subtil et orgueilleux, orateur inspiré, écrivain
qui écrit comme il parle, submergé parfois sous le flot d'une éloquence
effrénée, d'une facilité fatale; celui que Hegel appelle « la
comète qui brille à travers l'Europe » et dont Beuson
dira encore plus tard : « Cet éclat d'une vie embrasée ».
Les voeux de la mère furent exaucés. Le jeune Bruno, âgé de
quinze ans, tout pénétré déjà des idées
de Pythagore, de Plotin et de Proclus, entra dans un couvent de dominicains.
Les moines, charmés de son talent précoce, lui donnèrent
le nom de Giordano, celui du successeur de saint Dominique; et il fit les premiers
pas sur le chemin qui devait, plus tard, le conduire au bûcher, dans le
Champ des Fleurs à Rome.
Ah ! pauvre mère ! elle était à ce moment comme une poule
domestique qui a couvé un oeuf d'aigle et qui, tout ébahie, regarde
le jeune aiglon s'élever dans les nues alors qu'elle s'attendait à voir
un poussin gratter le sable; elle avait voulu faire un prêtre, elle trouvait
un homme de science; elle avait cru donner le jour à un saint, elle avait
enfanté un héros, un martyr. Mais la destinée fut belle
pour le héros, sinon pour la mère. « La
lueur du bûcher
où Bruno monta le 17 février 1600 », dit très bien
Bartholemess, un de ses historiens, « se confond avec
l'aurore de la science actuelle ». Rien n'était plus juste. Les flammes du bûcher
où son corps vivant était dévoré, devinrent les premiers
rayons du soleil de la liberté de la pensée dont jouit l'Europe
d'aujourd'hui.
Pour comprendre Bruno, pour comprendre la passion, l'ardeur avec lesquelles il
prêchait la science, il convient de jeter un coup d'oeil sur l'Europe de
ce temps.
Dans le royaume de la pensée, les nations étaient dominées
parla cosmologie des juifs, par la science d'Aristote ; Aristote était
le fils adoptif du Christianisme, il tyrannisait également Rome et Genève.
La terre était immobile, le soleil errait dans les nues; la terre était
le centre de l'univers. Sur cette terre, un dieu avait agonisé; pour le
genre humain, tout avait été créé, le soleil, la
lune, les étoiles; au-delà des étoiles fixées, immuables,
dans la voûte azurée du ciel, on trouvait le trône de Dieu,
le royaume des saints et des anges; en haut, le ciel avec ses félicités;
en bas, l'enfer avec ses tourments. L'univers était petit, limité,
borné par des horizons visibles. Et, douze ans avant la naissance de Bruno,
Copernic, déjà mourant, avait donné au monde son livre révolutionnaire.
Nous qui, depuis notre enfance, vivons dans un univers illimité, nous
ne pouvons nous imaginer la frayeur, le bouleversement des idées lorsque
notre terre fut ainsi lancée, tel un globe roulant dans le vide des espaces
illimités; l'homme était anéanti par le spectacle de cette
nature devenue, du jour au lendemain, gigantesque, écrasante; terrifié,
tel un enfant qui, dans le crépuscule du soir, a aperçu quelque
ombre menaçante, il se réfugiait dans le sein de sa mère,
l'Eglise, pour cacher son trouble et calmer ses craintes.
C'est dans notre Europe encore dominée par Aristote, bouleversée
déjà cependant par Copernic, que se jeta Bruno, plein des idées
de Pythagore, renforcé par la doctrine de Copernic, car tous deux enseignaient
le mouvement de la terre, la stabilité des étoiles, et Copernic
avait vraiment revivifié la science la plus ancienne, celle qu'Aristote
avait bannie.
Ces idées, innées en Bruno, à la suite d'une longue série
de vies où il avait connu l'âme incarnée en Pythagore, éclatèrent
avec un élan irrésistible en lui quand il ouvrit le livre de Copernic.
A ce moment, commençait une crise terrible pour la science et pour la
religion, et qui faillit être fatale à l'une ou à l'autre.
Ces idées nouvelles menaçaient l'humanité d'une chute épouvantable.
« Eh
quoi ! » s'écriait-on de tous côtés, « l'homme,
qui était le roi de la création, n'est plus qu'un être chétif,
insignifiant, un atome, un grain de sable dans le désert d'un univers
sans bornes ! ». La dignité, la morale, la grandeur de l'âme humaine étaient
détruites par cette science nouvelle. Tout tombait en ruines autour d'une église étonnée.
C'était par une vraie intuition, avec des moyens atroces, que le christianisme
s'opposait à cette science nouvelle.
Giordano Bruno, au contraire, envisageait le problème, posé au
16ème siècle, des relations entre Dieu, l'univers illimité et
l'homme, d'une façon tout à fait différente. Eh quoi ! s'écria-t-il à son
tour, plein d'un élan joyeux et triomphant, la terre roule avec ses habitants
dans des espaces illimités! les globes sont innombrables! la vie s'incarne
partout en formes! donc la vie est universelle et partout elle crée des êtres
vivants ; cette vie universelle, infinie, c'est l'Être universel qu'on a appelé Dieu.
Partout, partout, des mondes ! partout, partout, des êtres vivants !
la mort peut dissiper seulement les corps, elle ne peut toucher à la vie. Donc
le corps n'est valable que quand il est l'instrument d'une vie noble, aimante,
héroïque, digne d'être une parcelle d'une vie universelle et
divine! Donc, la peur, le mensonge, les bassesses, voilà les flétrissures
de la vie; alors le déshonneur est pire que la mort puisque le déshonneur
souille la vie et que la mort ne brise que les corps.
Voilà donc la nouvelle base morale que Giordano Bruno offrit au christianisme:
l'immanence de Dieu, c'est-à-dire la vie universelle animant chaque corps;
l'éternité de l'âme puisqu'elle est, dans sa nature, identique à la
vie universelle; et, basée sur ces deux faits naturels, scientifiques,
la vie héroïque, le culte du vrai et du beau, telle est la seule
vie digne de la vie éternelle habitant un corps.
Telle est la thèse que Giordano Bruno soutenait dans tous les pays cultivés
de l'Europe, dans toutes les universités qui lui ouvraient leurs portes,
dans tous les foyers de la pensée. Voilà la thèse qui lui
donnait son feu, son éloquence, son ardeur, parce que, pour lui, la science
n'était pas une connaissance aride, stérile, mais une religion
inspirée et féconde. Il aimait la science, il prêchait la
science avec une fougue, un enthousiasme et un feu indescriptibles; il était
l'apôtre de la science, il fut le martyr de la science, parce que la science
c'était l'occultisme, c'est-à-dire l'étude des pensées
divines incarnées dans les objets. Ainsi, en observant les objets, on
peut lire le langage de la nature et y apprendre les pensées de Dieu.
Mais le Christianisme se refusait à accepter cette thèse. S'il
avait pu l'accepter, jamais n'aurait éclaté la guerre acharnée
qui a duré, jusqu'à nos jours, entre la science et la religion.
Pauvre orateur ! avec tes paroles brûlantes, tu ne pouvais pas allumer les
cours durs et froids comme la pierre; tu n'as allumé que ton propre bûcher
dont les flammes ont réduit en cendres ton corps, cendres que l'Eglise
jeta alors au vent, afin, dit un ironiste, afin qu'aucune parcelle n'en subsiste
sur la terre et qu'il aille chercher dans le vide les terres peuplées
dont il a parlé.
Mais ses paroles retentissent à travers les âges; « Savoir
mourir dans un siècle, c'est vivre dans les siècles futurs »;
la thèse rejetée par le 16ème, le 20ème siècle
la réclame; le message de Bruno, étouffé par la fumée
du bûcher, c'est le message dont le monde actuel a besoin. Ses livres figurent à l'index
expurgatoire, mais ses idées se répandent aujourd'hui dans l'Europe
et elles se nomment la Théosophie.
Pour étudier ce message, je prendrai les paroles mêmes de Giordano
Bruno afin que vous ne croyiez pas que je dénature sa pensée.
Bruno était un auteur fécond, qui a écrit et en latin et
en italien; ses oeuvres les plus importantes furent écrites dans sa langue
maternelle; peut-être ne fut-ce pas un de ses moindres défauts aux
yeux de l'Eglise que de traiter ses idées philosophiques dans sa langue
maternelle et pour le peuple; car la philosophie, quand elle est hérésie,
doit emprunter le voile du latin et ne pas s'exposer au grand jour de la rue,
dans la langue que le peuple peut comprendre. Giordano Bruno, lui, parlait sa
langue maternelle pour répandre ses idées dans le coeur du peuple.
(à
suivre)
Conférence faite à la Sorbonne
Paris, le 15 Juin 1911
(Compte-rendu sténographique) |
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