Le Lotus Bleu

Un des articles du Lotus Bleu de Octobre 2005

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Annie Besant

Le message de Giordano Bruno
au monde moderne

Plus de trois siècles se sont écoulés depuis que Giordano Bruno, le Nolain, a pris la parole à la Sorbonne de Paris; non pas certes, dans cette magnifique salle où nous nous trouvons réunis ce soir, mais, néanmoins, c'est toujours la même Sorbonne que celle où ii a pris la parole à cette époque déjà reculée, pour exposer ses théories sur l'univers illimité, sur la vie universelle, sur l'immortalité, ou plutôt sur l'éternité de l'âme et sur la vie héroïque qui mène à la perfection humaine.
Reportons-nous, pour quelques instants, à ce 16ème siècle. Nous sommes en 1582. Bruno, échappé des mains de l'inquisition qui menaçait de l'arracher de son monastère, à la suite d'une brochure assez hardie où il flétrissait, avec une ironie mordante, les vices des moines, et dans laquelle il s'élevait contre quelques-uns des dogmes de l'Eglise, Bruno avait quitté les environs de Naples pour se rendre à Rome. Le pape ne lui avait pas fait très bon accueil et Bruno, poursuivi par la haine de ses ennemis, s'était réfugié à Noli, petite ville du sud de l'Italie, d'où il avait passé à Genève. Mais le calvinisme ne lui était pas plus favorable que le pape, et il se brouilla bientôt avec Bèze, successeur de Calvin; voyant la prison qui s'ouvrait devant lui, il franchit les murailles de la ville dont les portes lui étaient fermées, et partit pour Lyon, ensuite pour Toulouse, et arriva enfin à Paris en 1582.
Désireux de répandre son enseignement, il demanda au Recteur de la Sorbonne la permission d'ouvrir un cours, permission qui lui fut accordée. Le succès de son enseignement fut si considérable que la Sorbonne lui offrit une chaire de professeur. Mais une difficulté se présentait: tous les professeurs de Sorbonne étaient obligés d'assister à la messe, obligation impérieuse en un temps où l'on vous abordait dans les rues de la ville en vous criant: la messe ou la mort! Or, Bruno ne voulait pas y assister. Il ne se trouvait pas d'accord avec Henri IV qui dira plus tard : « Paris vaut bien une messe ». Avide de la vérité dans les actes, aussi bien que dans les paroles, il était intransigeant sur cette question, Il ne voulait pas courber le genou là où le cour n'éprouvait pas d'adoration. Comment lui permettre de parler à cette chaire de la Sorbonne ? Il fallait donc aviser et trouver un moyen, d'autant plus que le roi Henri III affectionnait le jeune Italien et que la foule des étudiants, peu soumise à l'autorité, voulait absolument assister en masse à ses leçons. Sa parole enflammée, son éloquence fougueuse, son ironie tantôt gaie, tantôt mordante, son persiflage riant et quelquefois amer, son attirance magnétique enchantaient la jeunesse parisienne. Que faire ?
Le seul moyen, dès lors, était de créer pour lui une chaire extraordinaire, en dehors de toutes les conditions alors imposées aux docteurs de la Sorbonne. En fait, on le nomma professeur extraordinaire et on lui accorda la permission d'enseigner le système de Raymond Lulle, système de logique et de mnémotechnique assez innocent, en apparence, mais qui ouvrit des horizons immenses à Giordano Bruno pour qui la parole était la matérialisation de la pensée, pour qui l'idée dans le monde intelligible devenait la pensée dans le monde de l'intelligence, et l'objet dans le monde de la matière, pour qui l'idée était créatrice, tandis que la parole, l'objet, ne sont que ses créatures : même Dieu, quand il a voulu créer un univers, s'est manifesté en Verbe.
Avant d'aller plus loin, voyons ce qu'était ce Giordano Bruno, idole des étudiants parisiens et le favori, pour quelques mois, d'un roi fanatique et faible.
Il naquit dans le voisinage de Naples, dans la petite ville de Noli. Cette ville, qui jouissait autrefois d'une grande importance, avait été fondée par l'antique nation des Tyriens; sa population hardie et guerrière avait, par deux fois, fait reculer les troupes d'Annibal; mais elle était tombée plus tard au pouvoir des Goths et des Sarrasins, et, lorsque naquit Giordano Bruno, son fils le plus illustre, elle était presque en ruines - mais sur ces ruines flottait toujours l'ombre magistrale de Pythagore. Elle était un berceau de la philosophie grecque, des idées de l'école d'Alexandrie, de la doctrine néoplatonicienne, lesquelles s'étaient toujours maintenues dans l'Italie méridionale.
C'est sous l'égide de cette philosophie grecque que Filippo Bruno, qui prendra plus tard le nom de Giordano, naquit, entouré des savants qui étaient des amants de l'idéalisme superbe de la Grèce antique. Son père était un homme froid, fort, bien équilibré, parfois même sévère, comme le montre cette anecdote rapportée par notre philosophe. Un soir, au cours d'un souper, un des convives, joyeux, s'écria : « Jamais, je ne me suis trouvé si gai qu'en ce moment. » - « Jamais, grommela durement le père de Giordano Bruno, tu ne t'es trouvé si bête qu'en ce moment. »
Sa mère était une femme douce, pieuse, dont le désir le plus ardent était de voir son fils entrer dans les ordres.
De ces deux êtres si différents, si opposés en toutes choses, naquit cet homme de feu, ce chevalier errant de la science, l'âme toujours en flammes, esprit subtil et orgueilleux, orateur inspiré, écrivain qui écrit comme il parle, submergé parfois sous le flot d'une éloquence effrénée, d'une facilité fatale; celui que Hegel appelle « la comète qui brille à travers l'Europe » et dont Beuson dira encore plus tard : « Cet éclat d'une vie embrasée ».
Les voeux de la mère furent exaucés. Le jeune Bruno, âgé de quinze ans, tout pénétré déjà des idées de Pythagore, de Plotin et de Proclus, entra dans un couvent de dominicains. Les moines, charmés de son talent précoce, lui donnèrent le nom de Giordano, celui du successeur de saint Dominique; et il fit les premiers pas sur le chemin qui devait, plus tard, le conduire au bûcher, dans le Champ des Fleurs à Rome.
Ah ! pauvre mère ! elle était à ce moment comme une poule domestique qui a couvé un oeuf d'aigle et qui, tout ébahie, regarde le jeune aiglon s'élever dans les nues alors qu'elle s'attendait à voir un poussin gratter le sable; elle avait voulu faire un prêtre, elle trouvait un homme de science; elle avait cru donner le jour à un saint, elle avait enfanté un héros, un martyr. Mais la destinée fut belle pour le héros, sinon pour la mère. « La lueur du bûcher où Bruno monta le 17 février 1600 », dit très bien Bartholemess, un de ses historiens, « se confond avec l'aurore de la science actuelle ». Rien n'était plus juste. Les flammes du bûcher où son corps vivant était dévoré, devinrent les premiers rayons du soleil de la liberté de la pensée dont jouit l'Europe d'aujourd'hui.
Pour comprendre Bruno, pour comprendre la passion, l'ardeur avec lesquelles il prêchait la science, il convient de jeter un coup d'oeil sur l'Europe de ce temps.
Dans le royaume de la pensée, les nations étaient dominées parla cosmologie des juifs, par la science d'Aristote ; Aristote était le fils adoptif du Christianisme, il tyrannisait également Rome et Genève. La terre était immobile, le soleil errait dans les nues; la terre était le centre de l'univers. Sur cette terre, un dieu avait agonisé; pour le genre humain, tout avait été créé, le soleil, la lune, les étoiles; au-delà des étoiles fixées, immuables, dans la voûte azurée du ciel, on trouvait le trône de Dieu, le royaume des saints et des anges; en haut, le ciel avec ses félicités; en bas, l'enfer avec ses tourments. L'univers était petit, limité, borné par des horizons visibles. Et, douze ans avant la naissance de Bruno, Copernic, déjà mourant, avait donné au monde son livre révolutionnaire.
Nous qui, depuis notre enfance, vivons dans un univers illimité, nous ne pouvons nous imaginer la frayeur, le bouleversement des idées lorsque notre terre fut ainsi lancée, tel un globe roulant dans le vide des espaces illimités; l'homme était anéanti par le spectacle de cette nature devenue, du jour au lendemain, gigantesque, écrasante; terrifié, tel un enfant qui, dans le crépuscule du soir, a aperçu quelque ombre menaçante, il se réfugiait dans le sein de sa mère, l'Eglise, pour cacher son trouble et calmer ses craintes.
C'est dans notre Europe encore dominée par Aristote, bouleversée déjà cependant par Copernic, que se jeta Bruno, plein des idées de Pythagore, renforcé par la doctrine de Copernic, car tous deux enseignaient le mouvement de la terre, la stabilité des étoiles, et Copernic avait vraiment revivifié la science la plus ancienne, celle qu'Aristote avait bannie.
Ces idées, innées en Bruno, à la suite d'une longue série de vies où il avait connu l'âme incarnée en Pythagore, éclatèrent avec un élan irrésistible en lui quand il ouvrit le livre de Copernic. A ce moment, commençait une crise terrible pour la science et pour la religion, et qui faillit être fatale à l'une ou à l'autre. Ces idées nouvelles menaçaient l'humanité d'une chute épouvantable. « Eh quoi ! » s'écriait-on de tous côtés, « l'homme, qui était le roi de la création, n'est plus qu'un être chétif, insignifiant, un atome, un grain de sable dans le désert d'un univers sans bornes ! ». La dignité, la morale, la grandeur de l'âme humaine étaient détruites par cette science nouvelle. Tout tombait en ruines autour d'une église étonnée. C'était par une vraie intuition, avec des moyens atroces, que le christianisme s'opposait à cette science nouvelle.
Giordano Bruno, au contraire, envisageait le problème, posé au 16ème siècle, des relations entre Dieu, l'univers illimité et l'homme, d'une façon tout à fait différente. Eh quoi ! s'écria-t-il à son tour, plein d'un élan joyeux et triomphant, la terre roule avec ses habitants dans des espaces illimités! les globes sont innombrables! la vie s'incarne partout en formes! donc la vie est universelle et partout elle crée des êtres vivants ; cette vie universelle, infinie, c'est l'Être universel qu'on a appelé Dieu. Partout, partout, des mondes ! partout, partout, des êtres vivants ! la mort peut dissiper seulement les corps, elle ne peut toucher à la vie. Donc le corps n'est valable que quand il est l'instrument d'une vie noble, aimante, héroïque, digne d'être une parcelle d'une vie universelle et divine! Donc, la peur, le mensonge, les bassesses, voilà les flétrissures de la vie; alors le déshonneur est pire que la mort puisque le déshonneur souille la vie et que la mort ne brise que les corps.
Voilà donc la nouvelle base morale que Giordano Bruno offrit au christianisme: l'immanence de Dieu, c'est-à-dire la vie universelle animant chaque corps; l'éternité de l'âme puisqu'elle est, dans sa nature, identique à la vie universelle; et, basée sur ces deux faits naturels, scientifiques, la vie héroïque, le culte du vrai et du beau, telle est la seule vie digne de la vie éternelle habitant un corps.
Telle est la thèse que Giordano Bruno soutenait dans tous les pays cultivés de l'Europe, dans toutes les universités qui lui ouvraient leurs portes, dans tous les foyers de la pensée. Voilà la thèse qui lui donnait son feu, son éloquence, son ardeur, parce que, pour lui, la science n'était pas une connaissance aride, stérile, mais une religion inspirée et féconde. Il aimait la science, il prêchait la science avec une fougue, un enthousiasme et un feu indescriptibles; il était l'apôtre de la science, il fut le martyr de la science, parce que la science c'était l'occultisme, c'est-à-dire l'étude des pensées divines incarnées dans les objets. Ainsi, en observant les objets, on peut lire le langage de la nature et y apprendre les pensées de Dieu.
Mais le Christianisme se refusait à accepter cette thèse. S'il avait pu l'accepter, jamais n'aurait éclaté la guerre acharnée qui a duré, jusqu'à nos jours, entre la science et la religion. Pauvre orateur ! avec tes paroles brûlantes, tu ne pouvais pas allumer les cours durs et froids comme la pierre; tu n'as allumé que ton propre bûcher dont les flammes ont réduit en cendres ton corps, cendres que l'Eglise jeta alors au vent, afin, dit un ironiste, afin qu'aucune parcelle n'en subsiste sur la terre et qu'il aille chercher dans le vide les terres peuplées dont il a parlé.
Mais ses paroles retentissent à travers les âges; « Savoir mourir dans un siècle, c'est vivre dans les siècles futurs »; la thèse rejetée par le 16ème, le 20ème siècle la réclame; le message de Bruno, étouffé par la fumée du bûcher, c'est le message dont le monde actuel a besoin. Ses livres figurent à l'index expurgatoire, mais ses idées se répandent aujourd'hui dans l'Europe et elles se nomment la Théosophie.
Pour étudier ce message, je prendrai les paroles mêmes de Giordano Bruno afin que vous ne croyiez pas que je dénature sa pensée.
Bruno était un auteur fécond, qui a écrit et en latin et en italien; ses oeuvres les plus importantes furent écrites dans sa langue maternelle; peut-être ne fut-ce pas un de ses moindres défauts aux yeux de l'Eglise que de traiter ses idées philosophiques dans sa langue maternelle et pour le peuple; car la philosophie, quand elle est hérésie, doit emprunter le voile du latin et ne pas s'exposer au grand jour de la rue, dans la langue que le peuple peut comprendre. Giordano Bruno, lui, parlait sa langue maternelle pour répandre ses idées dans le coeur du peuple.

(à suivre)

Conférence faite à la Sorbonne
Paris, le 15 Juin 1911
(Compte-rendu sténographique)