Le Lotus Bleu

Un des articles du Lotus Bleu de Octobre 2005

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Annie Besant

Le message de Giordano Bruno
au monde moderne
(suite et fin)

Trois de ses ouvrages surtout nous intéressent ce soir : ce sont ceux que Bruno appelle « Les colonnes de mon système », « Les bases de l'entier édifice de notre philosophie ». Les deux premiers, vraiment philosophiques, ont pour titre : Della causa, principlo et uno, et DelI'infinito, universo e mundi. C'est dans ces ouvrages que se trouve l'exposé complet de la doctrine de ce grand philosophe. Le troisième donne l'application de cette doctrine à la vie et a pour titre Gil heroici furori, et décrit son idéal.
Voici comment s'exprime Giordano Bruno :
« Si la terre n'est pas immobile, au centre du monde, alors l'univers n'a ni centre ni bornes, alors l'infini est déjà réalisé dans la création visible, dans l'immensité des espaces célestes; alors enfin, l'ensemble indéterminé des êtres forme une unité illimitée produite et soutenue par l'Unité primitive, par la cause des causes ». C'est-à-dire, en termes moins philosophiques : cette unité de vie est la base de l'humanité, des êtres, et l'immanence de Dieu est la base de la solidarité des hommes.
Le développement de ces idées, quelquefois obscur dans le texte, l'est encore davantage dans les traductions où l'on n'a pas toujours saisi le sens de l'auteur; mais la conception primitive, radicale, en est claire: une existence illimitée, intelligente, la conscience universelle; cette existence est tout, tout sans exception; tout existe en elle, non seulement les actualités, c'est-à-dire l'univers qui est, mais encore toutes les possibilités réalisées ou non, tous les univers du passé et de l'avenir. Cette existence contient tout, tout sort d'elle, tout retourne en elle et Bruno disait, en citant un verset du Nouveau Testament : « On a bien dit que c'est en Lui que nous vivons, que nous agissons, que nous sommes »...On ne l'a pas moins envoyé au bûcher pour athéisme.
Cette existence se manifeste en trois hypostases ou modes. La première est la pensée. Cette pensée est la substance de l'univers. « L'acte de la divine pensée, dit Giordano Bruno, est la substance des choses » ; elle est la base de toutes les existences particulières.
La philosophie de Giordano Bruno se rattache, en somme, à la doctrine du Vedanta, pour laquelle l'univers n'est qu'une forme-pensée de Dieu, et toutes choses hors de la réalité, c'est-à-dire de Dieu, sont passagères.
Donc : la pensée est la substance. Dans cette substance, deux éléments: l'esprit et la matière.
Le premier de ces éléments, l'esprit, est l'élément positif, formatif, principe de forme; il fait tout. Le second élément, la matière, est l'élément négatif, passif, qui devient tout. Ces deux éléments de la philosophie de Giordano Bruno rappellent encore une philosophie hindoue, celle du Sânkhya, mais avec une différence importante.
Dans la philosophie de Bruno, l'esprit et la matière sont toujours liés ensemble et l'univers résulte de ces deux éléments; tous deux sont toujours ensemble et forment la nature qui est l'ombre de Dieu. Dans le Sânkhya, au contraire, l'esprit joue un rôle important, bien sûr ! puisque sans lui rien n'existerait; mais l'esprit s'approche de la matière comme un aimant s'approche des particules de fer. L'esprit reflété dans la matière est la. force, mais l'esprit demeure toujours à part, comme « témoin », comme " spectateur ", et l'énergie et la matière créent ensemble tous les objets.
Peut-être reconnaîtrez-vous là bien des idées de Hoeckel, le grand biologiste allemand qui est vraiment, quoique inconsciemment, un disciple de cette philosophie du Sânkhya et qui pense que la force et la matière ensemble peuvent créer l'univers.
Pour Bruno, l'esprit est toujours là, non pas comme témoin mais comme acteur; or, l'esprit est, comme je l'ai dit, le principe de la forme, il est toujours formatif. « Un seul esprit, dit Bruno, pénètre tous les corps et il n'y a pas un seul corps, si minime qu'il soit, qui ne puisse contenir une partie de la substance divine et vivifiante ». «Rien ne peut exister, ajoute-t-il, en dehors de cet ambiant divin ».
Le second élément, la matière, est passif; considérée en sa totalité, la matière est une; elle est la monade primitive en laquelle l'esprit engendre des corps innombrables; et chaque monade contient en soi toutes les possibilités de l'évolution. Bruno dit qu'il faut regarder la matière comme étant une, aussi bien que l'esprit, et voici comme il la conçoit : « D'un tronc d'arbre, dit-il, l'art tire des meubles précieux, l'ornement d'un palais magnifique. La nature nous montre des métamorphoses analogues. Ce qui est semence d'abord, devient herbe, puis épi, ensuite pain, chyle, sang, semence, embryon, homme, cadavre, puis de nouveau terre, pierre, ou quelque autre corps et ainsi de suite. Nous rencontrons donc ici quelque chose qui se change en tous ces objets, mais qui demeure cependant toujours le même. Toutes les formes naturelles sortent de la matière et y reviennent; il semble que rien ne soit constant ni digne du titre de 'principe si ce n'est la matière ». Ce qui est, ce qui existe, ce que tous les êtres ont en commun, c'est la matière; cette matière est donc un être, une unité qui produit tous les corps : « Connaître cette unité, c'est le but de toute philosophie, de toute connaissance de la nature ».
Si l'on ajoute à cela une autre phrase : « Les corps sont les vrais objets de conscience », on peut trouver dans Giordano Bruno deux définitions très habiles de la science et de la philosophie.
La science, c'est l'observation des objets par le moyen des sens; la philosophie, c'est la connaissance de l'unité au-dessus de ces objets. Quand on connaît cette unité, on est vraiment philosophe.
Or, l'élément positif, l'esprit, l'intelligence, agit dans la matière du dedans et elle n'agit pas du dehors : elle est l'intelligence des existences particulières, l'âme de chaque objet. Voilà encore, pour Bruno, un principe important. L'esprit universel s'individualise dans l'âme; il est vraiment l'âme dans tous les corps. Ainsi, il dit que l'âme est la cause de l'harmonie des corps et non le résultat de cette harmonie.
Voilà toute la différence entre le matérialisme et l'idéalisme.
Le matérialisme prétend que les arrangements des particules de la matière sont les choses les plus importantes, et que la vie, la pensée, proviennent de ces arrangements de la matière; l'idéalisme prétend que la vie est le principe formatif, que ce sont ses efforts pour s'exprimer, se manifester, qui arrangent les particules de matière et forment les organes des corps afin qu'ils puissent servir le mieux possible aux fonctions de la vie.
Voilà l'immense différence entre les deux systèmes : dans l'un, la matière produit tout; dans l'autre, la vie gouverne la matière et l'organise afin de s'en servir.
Et Giordano Bruno dit que le perfectionnement de l'âme est le but de tout progrès parce que la vie de l'âme c'est la vie de l'homme. Le péché, pour lui, est négatif, il est l'absence du bien, le bien imparfait; la mort est une chose tout à fait négligeable car le corps change tous les jours. « Ceux qui ont peur de la mort sont des sots, car le corps meurt tous les jours et il se renouvelle ».
Pour lui, les deux éléments sont éternels : la matière qui produit une succession de corps; l'esprit qui s'individualise dans l'âme. L'âme se développe par la réincarnation dans des corps qui deviennent toujours plus complexes et plus parfaits. Alors, ajoute-t-il, « peut-on avoir peur de la mort ? ».
Giordano Bruno, afin de démontrer la base morale de la philosophie, explique ensuite la constitution de l'homme.
L'homme consiste en trois parties qui sont comme les trois hypostases de Dieu dans l'univers. L'homme pense : alors il partage la substance divine qui est la pensée; la pensée, c'est la partie supérieure de l'homme, c'est le germe de la divinité qui existe en lui. L'âme qui est l'esprit, l'élément positif, individualisé, s'attache, par ses pouvoirs supérieurs, à la pensée, à l'intellect, et, par ses pouvoirs inférieurs, s'attache au corps qui est sa créature. Enfin, la troisième partie est le corps composé de matière.
Pour résumer la doctrine de Bruno, les trois éléments constituant l'homme sont : la pensée, le plus haut de tous; l'âme, entre la pensée et le corps; le corps composé de la matière. « Le corps est dans l'âme, dit-il, l'âme n'est pas dans le corps; l'âme est dans l'intellect ou la pensée ». Pour Bruno, l'esprit est la vie universelle, qui s'individualise comme âme. « L'âme est dans l'intellect et l'intellect est Dieu ou est dans Dieu », comme dit Plotin.
Ainsi, pour Bruno, la forme primitive de l'homme c'est la divinité ; si l'homme a conscience de sa divinité, alors il peut reconquérir la forme primitive et s'élever jusqu'aux cieux. « C'est par la connaissance de leur propre noblesse, dit-il, que les hommes peuvent reconquérir leur forme divine ».
L'Église disait à l'homme : Tu es mauvais, corrompu; pour te sauver, il te faut la grâce de Dieu; Bruno dit à l'homme : Tu es divin et tu dois t'élever jusqu'à la manifestation de ce Dieu qui est toujours dans le cour de l'homme.
Il ajoute encore que le corps est comme un vaisseau; le capitaine est la volonté; le gouvernail est la raison. Mais quelquefois le capitaine dort, et les matelots - les désirs, les appétits du corps - saisissent le gouvernail et le navire sombre.
Dans ces conditions, comment persuader l'âme qu'il est noble et louable de s'élever jusqu'à l'intellect et de mener la vie héroïque ? Comment inciter l'homme à s'élever au-dessus de l'animal, à réaliser sa divinité puisqu'il est attiré de tous côtés par les objets, par les attraits des sens ?
vrai.
Bruno répond : Par l'amour du beau et du l'âme qui aime les objets des sens se rattache par cet amour au corps; mais l'âme qui aime la beauté aime la bonté et la vérité s'attache ainsi au Dieu inné.
Ainsi, Giordano Bruno n'a pas de menaces dans sa doctrine. Il veut attirer les hommes, il ne veut pas les effrayer; pour lui, pas d'enfer, sauf la dégradation de l'âme. L'âme, dit-il, peut se rabaisser aussi bien que s'élever : « on peut voir par les prédilections de l'âme si elle monte vers les êtres divins ou si, au contraire, elle descend vers les animaux; l'âme humaine ne peut devenir l'âme d'un animal que lorsqu'elle a cessé d'être humaine. L'amour vole à la terre, attiré par les plaisirs bas; il vole en haut quand il est fixé sur les plaisirs nobles ». Le mental qui aspire à s'élever entre dans le Soi, ayant la certitude que Dieu est près de lui, présent en lui, encore plus présent que l'homme en lui-même, puisqu'il est l'âme des âmes, la vie des vies, l'essence des essences. Tout ce que vous voyez autour de vous n'est pas plus divin que vous ne l'êtes vous-mêmes.
Voilà donc ce que dit Bruno aux hommes :
« par l'amour fixé sur la beauté et la bonté divines, le mental devient enchanté et devient le héros enthousiaste ». On perd le goût des objets plus bas lorsqu'on a vu la beauté réelle et permanente. « Le héros passionné s'élève en contemplant les genres divers de la beauté et de la bonté divines; avec les ailes de l'intellect et de la volonté raisonnée, il s'élève jusqu'à la divinité, laissant en arrière les corps de nature inférieure. »
Giordano Bruno décrit alors ce qu'il entend par le héros : « Il est présent dans le corps d'une telle façon que la meilleure partie de lui-même est en dehors; il se rattache par un sacrement indissoluble aux choses divines, de même qu'il n'éprouve ni amour ni haine pour celles qui sont passagères. Il se sait maître de son corps; il sait qu'il ne doit pas en être l'esclave, car le corps, pour lui, c'est la prison où sa liberté porte des fers qui le retiennent, des chaînes qui lui lient les mains, des liens qui lui serrent les pieds, des voiles qui lui aveuglent les yeux; il ne veut pas être esclave, prisonnier, captif, enchaîné, paresseux, stupide, aveugle; car le corps qu'il rejette ne peut le tyranniser. Ainsi l'esprit domine le corps, et la matière est assujettie à Dieu et à la nature; ainsi il devient fort contre le destin, magnanime envers les injures, courageux en face de la pauvreté, de la maladie, de la persécution. » Voilà l'idéal de la vie héroïque comme Bruno le comprit.
Une objection se dresse: tout le monde ne peut pas être héroïque ; comment élever ceux qui ne peuvent escalader ces cimes lointaines ?
« Il suffit, répondit-il, que chacun fasse tout son possible, car la nature héroïque révèle sa dignité même en tombant ou en échouant dignement dans une entreprise noble, plus qu'en remportant une victoire complète dans une entreprise moins grande et moins noble. »
Le message de Giordano Bruno, que j'ai essayé d'exposer, s'adresse non seulement aux individus mais aussi aux nations, car il y a une âme de la nation comme il y a une âme de l'individu; pour l'une comme pour l'autre, la pensée est l'instrument de progrès, pour toutes les deux, la recherche d'un idéal noble, élevé, transforme la vie en une vie grande et héroïque.
Mais, pour les nations comme pour les individus, il faut choisir entre l'animal et Dieu. L'âme peut faire ce qu'elle veut; elle peut descendre dans la boue, dans la fange d'où elle est sortie; nous pouvons redevenir des sauvages, voire des animaux; ou bien nous pouvons, petit à petit, monter vers ces cimes magnifiques où se manifeste le dieu inné au monde; nous pouvons atteindre, chercher à atteindre les hauteurs où l'on respire un air délicieux, ou bien nous pouvons nous étouffer dans les caves au-dessous de la terre : notre destinée est entre nos mains selon que nous serons le maître ou l'esclave de notre corps.
Ce corps est un instrument magnifique, splendide, mais à une condition qu'il soit l'instrument et non le maître. Choisissez donc. Soyez le maître ou soyez l'esclave. Choisissez non seulement pour vous, mais aussi pour votre nation. La France est idéaliste, au fond du cœur. Pendant de longues années, elle a professé, en apparence, des idées matérialistes, mais elle commence à s'éveiller de ce songe; elle commence à comprendre que la beauté est vraiment divine, que l'art doit aspirer à cette beauté et non se vautrer dans la fange, et que le but des individus comme des nations est de toujours s'élever et non de se rabaisser. Je vous le répète, choisissez entre les deux voies qui s'offrent à vous : mais souvenez-vous seulement que le choix une fois fait, vous devez accepter le résultat qui en est la conséquence inéluctable.

Conférence faite à la Sorbonne
Paris, le 15 Juin 1911
(Compte-rendu sténographique)