Le Lotus Bleu

Un des articles du Lotus Bleu de Mai 2004

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Équilibre intérieur

En foulant le sentier spirituel, nous avons besoin d’équilibre. On devrait même dire que nous avons besoin d’un parfait équilibre. Seul un état intérieur d’équilibre donne de la perspective à ce que nous affrontons et nous permet d’agir correctement. La Bhagavad Gîtâ déclare que l’équilibre est le yoga. Sans équilibre, la perception n’est pas claire et par conséquent beaucoup de choses vont mal dans nos vies. Les Upanishads aussi parlent du sentier semblable à la lame d’un rasoir, et la Bible mentionne le sentier droit et étroit, tous suggérant la même chose.

Même dans la pratique de la vertu, il doit y avoir équilibre. La vertu poussée à l’excès cesse d’être une vertu. Imaginez une personne si généreuse qu’elle distribue les choses à droite et à gauche, ne conservant rien pour survivre. Elle deviendra un fardeau pour les autres et grèvera leurs ressources. La générosité doit normalement être combinée avec un sens d’opportunité raisonnable et désintéressé. L’équilibre ne consiste pas à se balancer d’un côté sur l’autre, attiré ou repoussé. Comme il est indiqué dans la Gîtâ, le sage au mental stable (sthita-prajña) n’est ni agité ni ému, ni attiré ni repoussé par quoi que ce soit. Il est toujours fixé profondément en lui-même et par conséquent intérieurement non troublé et paisible.

Dans les Yoga-Sutras, il est dit que l’attachement (râga) et la répulsion (dvesha) sont parmi les principales afflictions ou causes de la souffrance. Le problème réside dans l’individu, non à l’extérieur. Tout l’univers manifesté est un champ présentant différents objets qui à la fois attirent et repoussent. C’est un jeu d’esprit et de matière, de réel et d’irréel, de bien et de mal. Les gens sont attirés par les choses qu’ils croient bonnes et repoussés par ce qui semble mauvais. La personne qui acquiert activement des possessions matérielles pense que le fait d’avoir des possessions est bon pour elle. Comme l’ont dit les philosophes grecs, celui qui fait le mal n’est pas réellement conscient de mal agir. Il croit qu’il obtiendra ce qui est bon, mais il est ignorant de ce qui est réel et de ce qui est irréel. A certains stades de la vie humaine, le côté matériel attire le mental et, à un stade ultérieur, le côté spirituel est plus attirant. Mais la vie spirituelle commence quand cesse toute attraction pour des objets et des plaisirs, pour l’expérience elle-même.

L’enseignement du Bouddha sur la Voie du Milieu nous dit de ne pas céder au corps et aux sens et de ne pas non plus réprimer ni torturer le corps. On trouve la même idée dans Aux Pieds du Maître qui conseille de traiter le corps comme un cheval, de ne pas le négliger ni de le laisser s’échapper à l’état sauvage. Certains livres indiens découragent les gens de poursuivre les plaisirs des sens en leur donnant des descriptions désagréables du corps. Nous savons que, dès que le corps est mort, ses différentes parties commencent à pourrir. Il perd entièrement son charme. Dans le corps vivant d’un être humain, d’un chat ou d’un oiseau, les yeux sont parmi les plus beaux éléments. Ils sont tellement expressifs. Mais quand la vie s’en va, ces mêmes yeux paraissent ternes et sans attraits. Les autres parties du corps sont beaucoup moins attractives que les yeux et ainsi les descriptions ci-dessus mentionnées attirent l’attention sur les entrailles et autres aspects repoussants. Ceci est une vision extrême.

Par contre, la science moderne démontre quelle merveille se trouve dans la cellule, la molécule et le membre du corps. De nombreuses parties visibles et invisibles fonctionnent ensemble intelligemment pour accomplir les fonctions du corps comme un tout. Comment savent-elles comment travailler ensemble ?

Ainsi le corps est à la fois ces deux choses. Il se détériore continuellement, ce qui signifie que la racine de la décrépitude est en lui, même quand il semble en bonne santé. En même temps, il y a une beauté stupéfiante dans toutes les parties de sa structure et dans le mystère de leur comportement et de leur coordination. Ceci n’est pas seulement dans le corps complexe des êtres humains mais aussi dans le minuscule corps d’une mouche ou d’une punaise. Ceux qui pratiquent de sévères austérités (être allongé sur un lit de clous et ainsi de suite) éprouvent de la répulsion pour le côté « dégoûtant » du corps, tandis que d’autres sont si enchantés par la chair qu’ils en ont fait un vicieux problème humain de sexe.

De même, le mental a beaucoup d’aspects repoussants quand il est sous l’influence de la colère, de la luxure et de l’égoïsme. Cependant, ce même mental est capable de grande compréhension et d’envolées d’aspiration. Il peut même refléter une haute sagesse. Le sentiment d’être un pécheur est inculqué par quelques religions Il est créé quand on ne regarde que les aspects les plus mauvais du mental, tels que sa vanité, sa dureté, sa tendance au vice, tandis que ceux qui sont conscients de sa dimension et de ses possibilités le voient sous des couleurs séduisantes. Pouvons-nous regarder le mental avec impartialité ? La compréhension commence par une observation constante et impartiale du corps physique avec ses sensations, et du corps manasique avec ses émotions. Alors nous pouvons voir à la fois les côtés attirants et repoussants chez les amis ou les étrangers, dans le soi-disant plaisir et dans la peine. Nous commençons à voir le tout.

La vie sur terre a aussi deux aspects. Il y a beaucoup d’événements malheureux. Un corbeau saisit un bébé écureuil et lui donne des coups de bec jusqu’à ce que la pauvre petite chose meure. Le chat s’assied en face d’un rat, le paralysant de frayeur, jouant avec lui avant de le tuer. Tout cela fait partie de la Nature. On dit que lorsque le Bouddha était jeune, il avait constaté le fait que toutes les créatures s’attaquaient à d’autres créatures. Le combat pour la survie fait naître, dans la conscience des créatures, la férocité, la compétitivité et d’autres qualités « indésirables », et nous, êtres humains, semblons en avoir hérité dans nos gènes. Cependant, il y a aussi l’autre côté : la beauté extraordinaire de la Nature. Les fleurs, les oiseaux, les arbres et les plantes, les poissons, le mouvement des saisons et le ciel avec toutes ses merveilles, nous transportent. Il y a un aspect de la Nature si vaste et inimaginablement beau que la source de tout cela est glorifiée dans de nombreux hymnes inspirants. Comme ces deux aspects de la vie existent, nous pouvons être soit affligés en percevant un système qui semble si cruel envers le faible, soit se sentir élevé par ses merveilles.

La conscience d’un être humain ordinaire est focalisée sur et harassée par le sentiment de dualité, de l’agréable et du désagréable. Cela nous rend perplexes et nous agite. Mais la conscience équilibrée reste à un niveau profond à partir duquel tout est connu comme partie du tout. C’est le niveau de la vérité, dans lequel il n’y a ni réel ni irréel, ni bien ni mal. Ce qui est vrai est bon. L’absolu est au-delà de toutes les divisions. Fouler le sentier étroit comme la lame du rasoir signifie se diriger vers cette profondeur de la conscience – un sentier de calme profond, une sérénité qui n’est pas superficielle. Pouvons-nous apprendre à devenir moins affectés par les attractions et les répulsions du monde de la dualité ? Existent-elles vraiment ou sont-elles simplement le reflet des fausses perceptions du mental fragmenté ?

Radha Burnier
The Theosophist, Mars 2004