Le Lotus Bleu

Un des articles du Lotus Bleu de Février 2005

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Ce jour où les Mages vinrent...

Le texte de Matthieu 2, 1-12 parle de la naissance de Jésus, descendant d’Abraham par David, Salomon, Jacob et… Joseph, comme l’atteste également Luc. Les deux Testaments indiquent clairement que Jésus était fils de roi par la branche aînée et qu’à ce titre, il pouvait prétendre au trône temporel d’Israël (les disciples ne cessent d’y faire allusion) : sans cela, on ne comprendrait pas le comportement d’Hérode. Les Mages viennent d’Orient. Ceci est annoncé in Genèse, 25 ; Isaïe, 49,23 et 60, 6 : Psaume 72 ; Ezéchiel, 27, 22 ; Jérémie, 6, 20.

I. CONTEXTE D’ISRAËL ET DE LA ROYAUTÉ DE JÉSUS
Abraham s’était installé, selon la tradition, avec sa femme Sarah et toute sa famille, en Chaldée, précisément à Ur (Genèse, 2), non loin du Golfe Persique. Nous pouvons rapprocher ces noms d’Abram et de Sarah de ceux de Brahmâ et de son épouse Sara-Svati. Or la Chaldée et le Royaume de Saba (ou Sheba) sont les pays de provenance des Mages, et cela donne sens au fait qu’il est écrit que Jésus parlait araméen, langage nord sémitique.
A l’époque du Jésus historique, Rome régnait sur la Palestine. L’agitation anti-romaine était endémique, avec des tentatives d’instituer une république juive. Jésus – comme en témoignent les textes cités plus haut – pouvait donc légitimement monter sur le trône d’Israël, et cela les Romains ne pouvaient l’admettre, non plus que le pouvoir religieux, le Sanhédrin, qui se trouvait ébranlé par la nouvelle Parole.

La venue des Mages dans la crèche (affirmation ne figurant que chez Matthieu – qui ne donne d’ailleurs pas leur nombre) se situait, il y a encore peu de temps, dans le calendrier romain, le jour de l’Epiphanie, soit exactement 12 jours et 12 nuits après Noël. Elle marquait la fin du cycle de Noël et l’incarnation de l’Esprit.
Le terme « Epiphanie » signifie « manifestation de Dieu aux humains ». En Égypte, le solstice d’hiver correspondait à notre 6 janvier, donc à la naissance du Soleil. En Grèce, c’était la date des Fêtes consacrées à Dionysos. Quant aux événements autour de la naissance de Jésus, ils sont liés au culte solaire, en particulier zoroastrien.

II. CRÉATION DU MYTHE DE LA CRÈCHE
Matthieu parle de la venue des Mages en disant qu’ils entrent dans le logis (il n’est aucunement fait allusion à une crèche). Seul Luc parlera de la venue des bergers. La crèche est une mangeoire à bestiaux (cripia en latin), une étable par extension. Elle est vénérée, dès le 3ème siècle, au lieu dit Bethléem. Or Bethléem est le berceau de la famille de David, à 7 km de Jérusalem, et signifie « la maison du pain » (Beth : maison ; léem : pain). Ce n’est vraiment qu’au 16ème siècle (la première fut exposée à Prague) qu’on place les crèches dans les églises, puis, progressivement, dans les foyers où les figurines vont aller se multipliant et se diversifiant. Elles ont alors proliféré dans le monde entier.
A l’intérieur de cette matrice peu éclairée, cinq personnages principaux :
- L’Enfant, au premier plan, figure le plan divin ;
- Marie et Joseph, au second plan, figure le plan humain ;
- l’âne et le bœuf, au dernier plan, figure le règne animal.

En étudiant cette configuration, on constate une identité totale avec celle exprimée dans le Rig Veda indien : il y est écrit que Agni, divinité du Feu, est né de la Vierge Mère Maya et de Twâstri, le charpentier divin qui fabriquait le Svastika. L’Enfant a été annoncé par l’étoile Savabagraha, et leurs animaux accompagnateurs sont la Vache mystique et l’Ane.
Il existe bien d’autres traditions, en Egypte, mais surtout en Inde avec Christna ou Krishna, né de la Vierge Devaki (la Divine). Nous retrouvons les cinq mêmes personnages dans l’Avesta, le Livre Saint de Zarathoustra. Dans la Kabbale, Zoroastre est identifié à Cham, l’un des trois fils de Noé, avec Sem et Japhet, et père de Canaan (Genèse, 10, 18). Mithra sera le premier à avoir parlé des anges et de leur hiérarchie, avant l’exil des Hébreux à Babylone au 6ème siècle.

Mais revenons à l’intérieur de la crèche.

a) Jésus est symbolisé par l’agneau pascal innocent, sacrifié, dont la consonance se rapproche de Agni, intermédiaire entre les dieux et les hommes. Celui-ci, personnification du Soleil, chauffe, éclaire, purifie ; il est une des deux forces qui permettent l’existence du Cosmos, avec le Soma lunaire humide. Le mot « soma » a donné « sève » et symbolise l’ivresse sacrée, l’extase mystique.

b) Marie, Myriam en hébreu, signifie « Mère de Dieu ». Elle est l’avatar de Mayâ, déesse prestigieuse, compagne de Varuna dans une autre tradition indienne, distributrice de la Beauté. En hébreu, on la dit Almah, ce qui signifie « jeune vierge ». Elle peut être associée à la Déesse-Mère, sous quelque nom qu’elle se présente : Isis, Nout, Gaïa, Déméter…
Si elle n’est pas une figure dominante dans les Evangiles synoptiques, elle fut cependant très rapidement un objet de culte, désignée par Theotocus comme « Mère de Dieu », lors du Concile d’Ephèse (capitale de la Déesse Vierge-Mère Artémis) en 431. Le Concile de Chalcedon, en 451, la déclare Vierge. Cela ne devint cependant un dogme qu’en 1854, avec Pie IX. Ce qui fut plus tard renforcé par Pie XII.

c) Joseph se dit en hébreu Yoseph, « que Dieu ajoute ». Jusqu’au 14ème siècle, on n’en parlait guère. Nous avons vu qu’on le dit charpentier comme Twâstri, alors qu’il était fils de roi. Il tiendrait plutôt un rôle de Patriarche d’Israël, juste et sage, tels Abraham ou Noé.

d) L’âne est souvent associé au diable dont il serait la création, alors que le taureau est celle de Dieu. Il est l’emblème des forces obscures, associé à Saturne, second soleil, étoile d’Israël. Le vieil homme à dépouiller, c’est l’âne qui est en nous. Le fait même que l’Enfant soit à la pointe du triangle, à l’avant du tableau, témoigne que l’âne permet aux forces instinctives d’être contrôlées, canalisées, car elles sont incontournables. Le Christ est au juste milieu de forces apparemment contradictoires, en réalité complémentaires.

e) Le bœuf – ou buffle – est le symbole de Luc, du sacerdoce. Pourtant, le bœuf et l’âne ne figurent, ni dans l’Evangile de Luc, ni dans celui de Matthieu. Le bœuf est l’emblème tibétain de Yama, déité de la Mort. Il est principe spirituel mâle actif tel le bœuf Apis égyptien.

III. PRÉSENCE DES MAGES
Cette double appartenance à la royauté et au sacerdoce est fondamentale. Voici ces Hommes Sages venus d’Orient, en ces jours (et ces nuits) où ils se déplacèrent pour suivre un chemin initiatique vers un Etre de Lumière.

a) Qui sont-ils ?
Ce sont des sages, membres de la caste sacerdotale, appartenant à la tribu mède, seule détentrice du pouvoir religieux en Perse (Maga). Ce sont les héritiers de Zoroastre, poursuivant le culte d’Ahura Mazda. Astrologues, philosophes, prêtres du feu, guérisseurs, purificateurs et sacrificateurs tout ensemble, ce sont également des hommes de science. Pratiquant la théurgie, ils connaissent les moyens d’utiliser les secrets de la Nature.
Le terme Maga, Magus, Mage, sera en Occident, dans les premiers siècles de notre ère, synonyme de « sectateur de Zoroastre » et de « servant du culte d’Ahura Mazda ». Platon nommera « magie » tout ce qui est occulte. Les trois Mages représentent, dans ce contexte, les trois étoiles d’Orion.

b) D’où viennent-ils ?
Les Mages viennent du nord-ouest de la Perse, et la tribu mède à laquelle ils appartiennent a du être une des premières à se convertir au mazdéisme et à suivre Zarathoustra. Bien que Matthieu ne donne pas leur nombre, la tradition veut qu’ils soient trois, nombre récurrent dans cet épisode comme dans bien d’autres.
MELCHIOR est roi d’Arabie, le plus âgé. Dans l’iconographie usuelle, il porte une barbe grise et offre de l’or pour signifier la royauté du Christ. Malkî (roi) et or, roi de lumière, incarne la richesse mais surtout la Lumière spirituelle. Il est associé au Lion, au soleil, au feu.
BALTHAZAR. En persan, Azar signifie « Ange de Feu » (ou Atash), divinité qui présidait au 9ème mois du calendrier perse. Équivalent de Agni en Inde, c’est un Yasata, déité protectrice du panthéon mazdéen. Il offre de l’encens pour reconnaître le Christ hiérophante.
Le début de son nom pourrait être une déformation de Baal, avec un jeu de mot sur Sâr, le Prince de Baal, nom générique d’une déité phénicienne, araméenne et cananéenne. En hébreu, il se nomme Beliassar. Il porte le même nom que le fils de Nabuchodonosor, dernier roi de Babylone, celui qui fut assassiné par les Perses, et auquel succéda Darius…

GASPAR serait roi de Tarse, au bord de la Mer Caspienne, la Tarsus turque, région qui fut tour à tour occupée par les Hittites, les Grecs et les Romains. Il serait de la race de Japhet. Le nom peut provenir de l’hébreu Gathaspa, « celui qui vient voir ». Gaspar est représenté généralement jeune, offrant de la myrrhe dont les vertus médicinales désignent l’Enfant comme guérisseur, prophète et grand physicien.
Au deuxième millénaire, tous les peuples indo-européens d’Anatolie centrale ont abouti, au temps de Jésus, à une confrontation entre deux mondes : sémite et arien/indoeuropéen, avec les cultes de Ahura Mazda et de Mithra.

c) Pourquoi viennent-ils ?
Les Mages viennent d’Orient, origine de la Lumière et représentant la spiritualité face à l’Occident matérialiste, la sagesse face à l’agitation, la vie contemplative face à la vie active, la métaphysique face à la psychologie. Ils voyagent en quête de vérité. Merveilleux paradoxe qui leur permet de trouver l’Esprit au cœur de la matière (tels le yin et le yang intrinsèquement mêlés). Ils effectuent symboliquement et réellement un voyage à l’intérieur d’eux-mêmes et cheminent vers une nouvelle initiation.
Ils suivent une étoile qui s’immobilisera au-dessus du « logis » de l’Enfant Roi. Elle les guidera pour manifester la naissance d’un Messie (Oracles de Balaam. Nombres, 24, 17). Après avoir adoré l’Enfant, ils repartent, complètement transformés.
Ils s’arrêtent à Jérusalem où les attend l’épreuve du mensonge : Hérode souhaite mettre à mort son rival éventuel à venir. Les Mages, prévenus par un ange, repartiront « par un autre chemin », car, après avoir contemplé l’Essence divine, ils sont différents au retour de leur itinéraire. Suivis par le massacre des Innocents, qui scelle par le sang le changement d’un monde, ils marchent, comme les alchimistes, dans l’obscurité, pour parvenir au Grand Œuvre, et portent avec eux des présents qui ont sens.

d) Symbolisme des présents et de l’étoile
1. L’OR est le métal le plus pur et représente la lumière, l’illumination. Il est le plomb transmuté, symbole de rédemption, de Connaissance, l’élément Feu, yang. Chez les Egyptiens, il est la chair même de Râ, donc de Pharaon. Ici il symbolise le Messie (en hébreu Mâsiah, « oint du Seigneur »), l’image idéale du Sauveur de l’humanité reconnu par les Mages.
2. L’ENCENS, qui élève les pensées et la prière, est l’expression de la fonction sacerdotale qui consacre la Divinité de l’Enfant. Son nom vient du latin incendere, « allumer ». Il s’agit d’une résine indienne qui aide à la perception de la Conscience cosmique. L’encens symbolise l’incorruptibilité et peut être associé à l’élément Air et à la Lune.
3. La MYRRHE est une gomme résineuse odorante et aromatique, privilège des dieux, qui provient d’Arabie. Elle symbolise la mort, celle du corps éphémère, mais elle annonce la future souffrance rédemptrice du Christ, sa passion. Elle est donc associée à la Terre.

4. Le quatrième élément de notre tradition occidentale est l’eau du baptême. Ce qui permet d’évoquer l’ÉTOILE, signe d’eau, lumière lointaine dans l’infini de la nuit, symbole d’espoir car elle repousse les ténèbres. Elle est, depuis plus de 5000 ans, messagère de la Divinité et de l’Esprit manifesté. Quant à l’étoile de Jacob ou de Jude, elle se trouve dans la constellation de la Vierge, ce qui n’est pas un hasard.
Pour les Égyptiens, l’étoile représente le fils d’Isis et de Râ. N’est-ce pas le symbole de cet Etre éveillé qui apparaîtra en Palestine ? Ainsi, entre Perse et Egypte, se noue à Bethléem un mystère qui tisse le lien entre Orient et Occident méditerranéen.

IV. EXTENSION SYMBOLIQUE ET/OU LÉGENDAIRE ET HISTORIQUE

a) La récurrence du nombre trois
Dans la symbolique zoroastrienne, les trois Mages prophétisés, nombre de l’Esprit, figurent le triple sentier : pensées justes, paroles justes, actions justes. Si la royauté céleste est dans le Christ, la royauté terrestre est dans la trinité des Mages. Ce n’est que plusieurs siècles plus tard, avec la naissance de l’art byzantin, qu’ils seront représentés de trois couleurs de peau ou de manteau, pour signifier l’universalité du Nouveau Né , trois âges (jeunesse, maturité, vieillesse), trois cadeaux…, et qu’on leur attribuera leurs noms actuels plus sémites.

b) Mythologie construite sur les Mages
L’Impératrice Hélène, mère de Constantin 1er, aurait découvert, au 4ème siècle, le corps des Mages lors d’un pèlerinage en Perse, et les aurait rapportés à Constantinople, dans la mosquée de Sainte Sophie. Puis Constantin les aurait fait transporter à Milan où l’on construisit pour eux une basilique. En 614, les Perses protégèrent l’église de la Nativité à Jérusalem, lors de leur invasion de la ville, car elle possédait des fresques représentant les trois Mages vêtus à la mode perse. Aujourd’hui, leurs reliques seraient dans la cathédrale de Cologne, fief des Habsbourg, ce qui nous conduit tout droit aux Mérovingiens.

c) Symbole de la fève
Début janvier, lors des Saturnales romaines, on élisait le roi avec des fèves blanches et noires pour les scrutins. Orphée et Pythagore demandaient de ne pas manger de fèves car elles incarnaient les âmes des morts. Pour Pline, les fèves sont les symboles de la prospérité des morts. Depuis les Egyptiens, en passant par les Grecs et les sociétés méditerranéennes agraires, elles sont le lien avec les Immortels et sont liées à la réincarnation. La fève n’est donc pas anodine dans la galette solaire car elle symbolise l’embryon, l’enfant mâle à venir.

d) En 274, l’Empereur Aurélien fait du 25 décembre la fête de la naissance du soleil. Parallèlement, le culte de Mithra, dieu aryen du soleil, est à son apogée. Ce n’est qu’en 354 que l’Eglise date la naissance du Christ le 25 décembre, ce qui correspond à la date de naissance de bien des déités solaires antérieures : Bouddha, Krishna, Mithra, Horus (son nom peut glisser vers Yeshua, Insa, Iesu), Adonis, Hercule (fils de Jupiter, fils de dieu), Dionysos, Hermès (lui aussi fils de Zeus et de Maia), Bacchus, Freyr (fils d’Odin). Tous nés d’une vierge-mère, dans un abri obscur.
Les Celtes et les Germains fêtaient le solstice d’hiver le 25 décembre, en présence d’un sapin, symbole de l’arbre de l’Eden et de l’immortalité puisqu’il est toujours vert. Cette tradition du sapin de Noël est née en Alsace au 12ème siècle. Arbre de l’Eden, comme il a été dit, il n’était décoré que de pommes accrochées aux branches. Au 16ème siècle, on y ajoute des roses pour représenter la Vierge. Les boules d’aujourd’hui en sont un substitut.
Les Églises orientales célébraient Adam et Eve le 24 décembre ! Mais l’Eglise catholique s’opposa à cette coutume du sapin toujours vert, et ce pratiquement jusqu’à la dernière Guerre Mondiale, malgré son extension dans toute l’Europe et le Nouveau Monde. Elle a finalement entériné la coutume en posant une étoile au sommet de l’arbre, étoile qui guida les Mages. Douze jours après la Nativité, le jour donc de l’Epiphanie, on détruisait le sapin pour le jeter au feu : encore un hommage solaire.

CONCLUSION
Les Mages astronomes sont la clé de la compréhension du mythe de la naissance de Jésus. Venus d’Orient chercher la Lumière au cœur de l’obscurité, ils constituent un triangle parfait. Ils réconcilient, en trouvant l’Enfant, le Graal, les parties dissociées du monde et de l’intérieur de l’être. Leur reconnaissance d’un Etre Eveillé, roi, hiérophante, prophète, scelle l’universalité de l’événement « et marque un point de jonction entre deux mondes : celui de la Vengeance (« œil pour œil, dent pour dent ») et celui de l’Amour (« aimez-vous les uns les autres », comme l’avait déjà dit Lao Tseu). La Lumière repousse le dogme.
Il ne s’agit pas d’un syncrétisme mais d’une harmonisation de forces opposées. Les Mages adhèrent à l’événement. Le déplacement de ces hauts dignitaires est une réponse à un appel. Leurs offrandes sont la manifestation matérielle de leur dimension spirituelle, l’acte de reconnaissance d’un Être Eveillé, l’adhésion à la révolution intérieure.

Christine TOURNIER

   
   
   

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