Le Lotus Bleu

Un des articles du Lotus Bleu de l'été 2004


Radha BURNIER
Présidente de la Société Théosophique

Le journal Le Lotus Bleu est en vente par abonnement aux Éditions Adyar :
4, square Rapp
75007 Paris.
Tél. 01 45 51 31 79

Le chemin de la Soi-connaissance
(Suite et fin)

 

L’ALTRUISME, C’EST LE YOGA

Constater la souffrance comme une vérité implique un intérêt profond pour la condition millénaire du monde et le désir ardent de secourir “la grande orpheline” qu’est l’humanité. L’existence de la souffrance n’est pas perçue comme une vérité quand elle n’est remarquée que de manière superficielle et fortuite. Le véritable altruisme est également différent de “vouloir aider”, dans le sens ordinaire du mot. L’action altruiste vraie est une forme de yoga, connue sous le nom sanscrit de Karma Yoga. Elle doit être totalement libre de la vanité de s’imaginer que l’on est dans la position supérieure d’une personne qui est capable d’aider. L’histoire de l’humanité démontre qu’en dépit des bons désirs de nombreuses gens bien intentionnés vis-à -vis des autres, le monde reste le même. Le simple désir de faire du bien aux autres sans entrer dans les détails, rend une personne apte à la sagesse qui est nécessaire à l’aide véritable. Seul celui qui est préparé par l’étude profonde qui inclut l’observation de la Nature et celle de la nature humaine, est apte à l’apprentissage du service dans le sens véritable.
La vie est créatrice à un suprême degré. Elle opère avec une fraîcheur inimaginable et surprenante dans les plus petits points où elle existe. Son mode de croissance ou de développement ne peut jamais être prévu par un mental humain, car la grandeur de cette énergie créatrice ne peut pas être comprise dans les limites des activités mécaniques de la pensée. “Le monde des existences individuelles est plein de ces significations latentes et de ces buts profonds qui soustendent tous les phénomènes de l’univers. Seule la Science Occulte, c’est à dire la raison élevée à la sagesse supra-sensible, peut donner la clé qui les dénoue pour l’intellect”(18). Ce qui est bon partout est ce qui aboutit à la manifestation, dans leur plénitude, des pouvoirs et des facultés de la conscience et de la vie qui y sont enfermés. Seuls “l’orgueil et la résistance à la vérité” nous font présumer connaître ce qui est bon pour les autres. Le véritable altruiste n’agit pas avec une telle présomption. Une grande délicatesse, l’humilité, la sensibilité sont les marques de la maturité requise avant que l’on puisse aider. “Sois humble si tu désires atteindre la Sagesse”(19).
H. P. B. écrit que “l’altruisme est une partie intégrante du soi-développement”. Quand la conscience d’un individu devient imprégnée du sentiment altruiste, il acquiert les qualités que nous avons mentionnées et ainsi se produit son développement. C’est un des paradoxes de la vie intérieure que l’on doit apprendre à aider et être véritablement serviable, sans avoir ce sentiment d’être celui qui aide. C’est le plus humble qui est le plus intelligent et le mieux qualifié pour le service du monde. L’altruisme est plus un changement de texture dans la qualité du mental qu’une action spécifique d’un genre particulier. Quand l’état intérieur est juste, l’action juste se produit automatiquement.
“Souviens-toi toujours que l’Occultisme véritable ou Théosophie est le ‘Grand Renoncement du Soi’ de manière inconditionnelle, absolue, en pensée et en action. C’est l’altruisme. Il arrache de tous les mondes des vivants celui qui le pratique” (20). Comme nous l’avons vu, réaliser l’altruisme est cet état dans lequel prennent fin la soi-volonté et le désir de mouler la vie dans les modèles inventés par soi-même. L’altruisme est impossible aussi longtemps que persiste le soi personnel avec sa vanité et son orgueil. La progression altruiste est capable de balayer intégralement le soi personnel, elle naît de la compréhension véritable des mouvements de ce soi personnel. “Ce n’est pas ‘la peur de Dieu’ qui est ‘le commencement de la Sagesse’, mais la connaissance de soi qui est la Sagesse elle-même”. La connaissance ou Atma Vidya, pour se servir du terme sanscrit, “est le seul genre d’altruisme que tout théosophe ... éclairé et non égoïste devrait poursuivre”(21).

OBSERVER CE QUI SE PASSE À L’INTÉRIEUR

L’existence du soi est connue par les mouvements du soi sous la forme de la pensée, de l’émotion, de la motivation, etc. En l’absence de mouvement, on ne peut être conscient du soi. Pour comprendre la nature du soi, on doit par conséquent, observer ce qui se passe à l’intérieur. Ce n’est pas facile parce qu’il y a un changement perpétuel dans la nature et dans la qualité des activités du mental. Les changements seront à la fois rapides et subtils si le mental a appris la sophistication. La clarté, une vue logique et une observation précise sont nécessaires afin de rendre une personne capable d’observer ces mouvements et de les comprendre. La précision et la clarté sont facilitées par l’observation des faits extérieurs. Des yeux non-habitués à l’observation sont inévitablement handicapés dans leur travail pour connaître le soi. Par conséquent, nous devons apprendre à regarder les arbres, la terre, le ciel et les étoiles, la laideur et la beauté, la douleur et la joie. Il se peut qu’un tel regard, qu’une telle observation apparaissent trop ordinaires pour être dignes d’être accomplis. Mais il est nécessaire à chaque candidat à la soi-connaissance de se rendre compte des limitations de ses pouvoirs d’observation, comment il manque des modulations et des nuances subtiles, de quelle manière il doit apprendre sur la couleur, la forme, le mouvement et le sentiment, par l’observation attentive. Ce faisant, le mental apprend à regarder ; la lucidité, la précision de vue, la flexibilité et la subtilité sont acquises. Ainsi une préparation est faite pour le regard intérieur. Un mental qui apprend à être rationnel et logique dans l’observation des faits est également nécessaire car sans la capacité d’être rationnel, il sera trompé de manière semblable dans l’observation des activités intérieures. La duperie fait partie de la structure du soi. Il essaie toujours d’être autre que ce qu’il est, cherchant à impressionner les autres par ce qu’il n’est pas. Il veut apparaître intelligent, vertueux, selon les circonstances. Consciemment ou inconsciemment, à chaque personne, il se montre sous une face différente. Il cache ses propres caractéristiques et ses prétentions, ou bien il se revêt de faux ornements. Afin de voir le jeu du soi, dans ses faits et actes, cachés, subtils, rapidement changeants, une vision précise est indispensable.
La connaissance du soi n’est obtenue que par ceux qui ont une réelle intention de comprendre. Puisqu’une telle intention n’est pas commune, bien peu d’êtres humains sont arrivés à la soi-connaissance. Les nombreux intérêts investis, cachés ou apparents, en chaque individu et dans la société sous n’importe quelle forme, sont de formidables obstacles à la recherche du soi. La pression de ces intérêts distrait constamment le mental et le dévie de la vision profonde intérieure, en formulant des excuses pour regarder ailleurs. A cause de cette forte pression psychologique, l’homme a, depuis des âges, attribué la cause du mal et de la souffrance aux circonstances extérieures. Les gens ont essayé pendant des siècles de changer de systèmes, de théories et de toutes choses, excepté euxmêmes. Très peu dans le monde consentent à admettre que les grands problèmes compliqués du monde ne peuvent être résolus en changeant le cours de l’histoire ou l’organisation de la société. La solution est si évidente. Elle se trouve dans le créateur du problème qui est l’homme luimême, mais il ne veut pas regarder ce fait déplaisant.
L’héritage biologique de l’homme l’incite à la survie et à la sécurité. Dans un sens plus large, il garde intact son héritage animal et cet héritage est d’assurer la sécurité de la vie pour l’individu aussi bien que pour l’espèce.
La sécurité est assurée quand il y a de la nourriture en suffisance, saine, afin de garder le corps en bonne santé, et quand il y a un abri et des vêtements simples pour protéger l’individu des intempéries. Mais le mental humain a donné une extension extraordinaire aux besoins fondamentaux, en faisant croire à l’homme que d’immenses châteaux, une multitude d’objets, divers aliments, des mets délicats, des jouissances, sont nécessaires à son existence. Comme conséquence de son désir croissant de posséder de plus en plus d’objets pour la soi-disant sécurité et le soi-disant bien-être, une immense organisation a été créée pour produire d’innombrables objets, des usines, des marchés, des systèmes bancaires, des réseaux de communication, etc. Maintenant, l’homme est victime de sa propre organisation. II se sent un rouage dans une machine énorme, souffrant de son aliénation qui est un symptôme du temps présent. Tout cela provient du fait que ce qui était à l’origine un simple instinct biologique d’auto-protection est devenu pour l’être humain une con-duite psychologique dont il n’est même pas conscient et qu’il est incapable d’endiguer, mais qu’il doit freiner afin d’être libre. La course acharnée dans la recherche de la sécurité et de la jouissance est devenue ellemême une menace pour la sécurité. Le refus de regarder les intérêts psychologiques investis en lui, fait que l’homme essaie de s’accomplir fiévreusement en cherchant de plus en plus à l’extérieur, essayant toujours de devenir autre que ce qu’il est. Les activités mentales dans lesquelles il persiste étant émoussées par leur propre nature, il se sent vide à l’intérieur et cherche alors la compensation dans l’acquisition du pouvoir, de la richesse et du plaisir. La course à l’acquisition est de toute évidence la cause du danger et de la frustration.

PURIFIER LE MENTAL

Afin de connaître clairement le soi, il est nécessaire de s’appliquer à la tâche avec soin. Ce n’est pas suffisant de dire “je suis avide” pour tourner immédiatement son regard vers d’autres choses. Le “je” dans son désir de survivre nous pousse sans cesse à nous détourner. La pression d’une nature mentale très ancienne, le “refus d’abandonner l’ordre établi des choses” suscitent l’impulsion de regarder ailleurs. Afin de regarder fermement et clairement à l’intérieur, et non de fuir les faits, il doit y avoir une contemplation préalable suffisante qui apporte une conviction solide à savoir qu’il n’y a pas de solution au problème humain sinon en purifiant le mental humain. Le problème humain est évidemment le problème de chacun aussi bien que le problème de l’humanité.
« Le soi de matière et le Soi de l’Esprit ne peuvent jamais se rencontrer. L’un d’eux doit disparaître, car il n’y a pas de place pour deux »(22). Si le soi de matière, qui est le soi personnel avec son héritage animal et ses intérêts investis, ne prenait pas fin, la splendeur de l’Esprit ne pourrait jamais se découvrir. “Ainsi parle la Grande Loi : « Avant de devenir le connaisseur du Tout Soi, tu dois tout d’abord être le connaisseur de ton Soi’. Pour atteindre la connaissance de ce Soi, tu dois abandonner le soi pour le non-soi et l’être au non-être »(23). Cette vérité occulte n’est pas prise vraiment à cœur, car le soi personnel, de manière rusée, remplit le mental de doute à propos de cette affirmation, et d’espoir qu’une autre solution puisse être trouvée. Le soidisant chercheur spirituel essaie habilement de trouver des solutions à travers des dieux, des gurus, des instructeurs, des écritures et des paroles venant d’autres peuples, à travers des mantras, des cérémonies, à l’aide de pseudo sauveurs et instructeurs bouffons de toutes sortes. De tels espoirs, de telles croyances et de tels doutes rendent impossible la découverte de l’énergie nécessaire à la compréhension du soi. Par conséquent, il est essentiel de réfléchir de manière logique sur les questions fondamentales et sur les faits en rapport avec les problèmes de la vie afin d’obtenir la profonde conviction que toute l’énergie doit converger vers la compréhension du soi. Cette énergie est appelée dans la littérature ancienne, Virya, “l’énergie indomptable qui se fraye une route vers la Vérité céleste hors de la fange des mensonges terrestres”(24). Quand une telle énergie s’élève par l’absence de doute, vis-à-vis du travail qui est à faire, il est possible de regarder, sans s’en détourner, les mouvements subtils, toujours changeants et souvent trompeurs, du soi. Observer sans distraction, sans chercher à fuir ou à s’excuser, est également un aspect de Dharana. Etre capable de faire face à ce qui est à l’intérieur, sans distraction, est une partie de l’apprentissage de ne pas devenir ce que l’on n’est pas, car chercher à devenir, c’est chercher toujours plus à l’extérieur.
Le labeur impliqué dans l’obtention de la connaissance du soi n’est pas facile. C’est le travail de toute une vie.
“Le chemin montera-t-il toujours vers le sommet ?
Oui, jusqu’à la fin.”
“Le voyage de la journée durera-t-il toute la journée ?
Du matin jusqu’à la nuit, mon ami.”
Le travail est tel qu’il doit être fait tout le long de la journée, chaque jour et toute la vie. Ce n’est pas suffisant de lui réserver une petite partie de notre temps. “Celui qui voit plus loin doit avoir une détermination .... de fer, ne faisant jamais défaut et cependant être doux, aimable, humble ; il doit avoir balayé de son cœur toute passion qui conduit au mal”(25). L’aspirant doit être mû par un esprit qui dit “Étant sur la voie de la grande connaissance, ou j’atteindrai le but, ou je mourrai”.
Nirvana, littéralement, veut dire s’éteindre. L’extinction de tous les mouvements du petit soi est le chemin qui mène à cette région inconnue de Nirvana. Dans la terminologie du Yoga, il est appelé la réduction au silence des mouvements du mental, car le mental est l’auteur du petit soi personnel. Atteindre Nirvana n’est pas le devenir de quelque chose mais le balayage de tout égoïsme. La philosophie du Vedanta montre que Brahman est trouvé dans la négation, dans le refus de ce qui n’est pas vrai. La fausseté s’exprime dans les mouvements du mental qui sont fondés sur la notion, limitée ou étendue, de la survie et de la sécurité. C’est aussi le mouvement qui recherche le plaisir. La négation totale de la survie et du plaisir est l’abandon du soi. pour le non-soi, de l’être pour le non-être. Dès lors que chacun doit renier son propre petit soi pour découvrir le grand Nonsoi, la connaissance ne peut s’obtenir de quelqu’un d’autre. Elle ne peut non plus s’obtenir par les renseignements puisés dans les livres. Le travail doit être fait par chaque personne pour elle-même et doit être fait quotidiennement.

LA JUSTESSE DANS L’ACTION

Quand le soi est compris et renié, il y a la véritable justesse dans l’action. L’action n’est pas rendue juste par les règles sociales ou par les codes de conduite approuvés par les conventions. L’action juste dérive d’un esprit qui a écarté la notion du “je”, la fausse personnalité, et qui s’est défait des obstacles forgés au cours de la recherche du soi. “L’Éthique est l’âme de la Religion-Sagesse” et “La Théosophie doit inculquer l’Éthique ; elle doit purifier l’âme, si elle est destinée à enlever la souffrance, même la souffrance physique”(26). La conduite éthique vraie est, dans ce sens, l’unique manière de se libérer de la souffrance, car elle empêche la souffrance future de se produire. Toute vraie religion a été ainsi fondée sur l’éthique. Bien que les commandements de différentes religions aient été formés et modifiés plus tard, la base universelle de l’éthique montre que la religion ne peut exister sans droiture. Comme l’a dit H.P.B. : “On connaît un arbre à ses fruits” et “une portion des vraies sciences est meilleure qu’une masse de leçons non digérées et mal comprises”. Même un peu de soi-connaissance aidera l’humanité à progresser rapidement vers un statut moral qui, seul, peut apporter la joie et l’harmonie à l’homme.
“L’âme humaine est immortelle et son avenir est l’avenir d’une chose dont la croissance et la splendeur n’ont pas de limite”(27). L’âme humaine est essentielle-ment la faculté de la connaissance et de l’intelligence. Ce qui fait de l’homme un homme, c’est la qualité de sa conscience, qui est différente de celle des règnes subhumains. L’être humain est conscient de l’environnement, de la Nature, des objets, d’autres êtres humains et d’autres formes de vie. Les animaux aussi peuvent observer l’existence objective autour d’eux, plus souvent mieux que les êtres humains, car leurs sens ne sont pas devenus médiocres et obtus par les préoccupations du mental qui est lui-même occupé et empêtré dans le filet des événements passés. La capacité d’être conscient des choses extérieures n’est pas ainsi la qualité spéciale qui rende humain un être humain. C’est la faculté d’être attentif aux faits et vérités non-matériels, intangibles, qui constitue l’essence de la conscience humaine. La civilisation, qui est particulière à la vie humaine, n’est pas simplement le fait de créer une structure sociale ou de bâtir des pyramides, des temples ou des gratte-ciel. La grandeur d’une civilisation dépend des aspects variés de la vie dans cette civilisation, qui incarnent la perception de valeurs telles que la beauté, l’harmonie, la liberté, la droiture ou le dharma, et ainsi de suite. De telles valeurs dénotent l’intangible, pourtant aucune n’en est moins valide et réelle. La croissance de l’esprit humain se situe dans l’attention accrue et, fondamentalement, dans l’expression parfaite des valeurs intérieures qui sont inhérentes à la nature même de la conscience.

LA SOURCE DU BONHEUR

Dans l’Inde antique, on disait que la conscience, dans sa dimension pure et absolument vraie, était synonyme d’intelligence et de félicité. Le fait que non seulement tout être humain, mais toute forme de vie cherche le bonheur prouve que le bonheur est inhérent à la nature de la conscience. Personne ne se demande pourquoi il est heureux. Tout le monde considère comme allant de soi que le bonheur est l’état naturel et que c’est un droit de naissance que de l’expérimenter. On est seulement obligé de se poser des questions quand ce bonheur est absent. Moins la conscience s’est développée dans l’être humain, plus il ressent un manque et un mécontentement qui s’exprime dans le besoin de chercher ce qui, d’après lui, ajoutera à son bonheur. La recherche sans trêve du bonheur à l’extérieur, par la famille, les amis, des objets, de l’argent... constitue une illusion extraordinaire dans laquelle les hommes sont emprisonnés. Cette illusion, qui dure depuis des âges, est comparée, dans la tradition orientale, à un océan immense dans lequel les êtres humains sont immergés et ballottés. C’est “l’océan du devenir” connu en sanscrit comme bhavasagara. L’illusion commence à s’effacer quand on reconnaît qu’aller chercher le bonheur à l’extérieur est une erreur complète. La recherche désespérée à l’extérieur est le plus destructeur de ce qui est recherché, car la source du bonheur est la conscience ellemême. C’est seulement en permettant à la conscience de se déployer à l’intérieur et de devenir de plus en plus attentive qu’il peut y avoir bonheur réel.
Pour l’esprit moderne, la vérité du non-attachement semble désespérément lointaine, car il est habitué à l’excitation, à la jouissance et à l’accentuation de l’expérience. Le détachement est souvent pris pour être la même chose que le renoncement aux choses extérieures, aux responsabilités, aux personnes et aux activités. Le véritable non-attachement doit être compris comme une condition intérieure qui peut apparaître quelles que soient les circonstances extérieures. Le désir de renoncer aux choses extérieures et de fuir est lui-même une forme d’attachement. Le non-attachement est la liberté totale vis-à-vis du désir de l’expérience ou du souvenir de l’expérience. C’est le balayage ininterrompu de la poussière qui s’accumule sur le miroir de la conscience, de telle manière qu’il demeure constamment réflexion pure de la vérité. Le mental qui ne s’attache à rien atteint le Nirvana, enseigne la sagesse antique.
L’attachement du mental, c’est l’attachement à tout ce à quoi le mental est habitué et avec quoi il est familiarisé. Pour cette raison, les habitudes ne sont pas facilement défaites. Le mental s’accroche aux conventions, aux modèles habituels et à la tradition. Il a peur de la mort, car la mort le dépouillera de tout ce qu’il connaît. Krishnamurti montre que nous ne devons pas avoir peur de l’inconnu. La peur de la mort est la peur de perdre ce qui est connu. Les larmes versées sur la mort de quelqu’un sont souvent causées par la perte d’un soutien matériel ou psychologique auquel on est habitué. L’attachement s’exprime aussi comme l’envie d’exister dans la forme que nous connaissons, avec quelques modifications possibles selon les désirs inassouvis. Le désir “d’être” est répertorié dans le yoga parmi les incapacités du mental. C’est le désir de continuité, parfois subtil, profon-dément ancré en chaque individu. Il existe une envie ardente de se voir perpétuer dans sa progéniture et dans sa famille ou en atteignant la renommée sous une forme quelconque, ou même en accrochant des photos ou des portraits dans divers endroits. Le désir de continuité par la renommée fait que des hommes risquent leur vie pour accomplir des actes soi-disant héroïques. Ce désir s’exprime aussi dans la grande importance que l’esprit accorde à la réincarnation en imaginant son passé et son avenir, se délectant déjà des nouveaux accomplissements qu’il poursuivra dans d’autres incarnations. Une autre forme du même désir est la préoccupation au sujet de l’existence post-mortem qui incite les gens à faire appel aux médiums et aux séances de spiritisme.

LE DÉSIR “D’ÊTRE” DOIT ÊTRE NIÉ

La réincarnation a été enseignée comme une partie de la philosophie de plusieurs religions, à cause des éclaircissements qu’elle donne sur les souffrances de la naissance et sur la justice ou l’injustice des évènements. La croyance en la réincarnation, sans aucun doute, aide ceux qui ressentent du désespoir, spécialement là où les dogmes religieux affirment qu’il y a damnation éternelle si le progrès, selon certains de leurs principes, n’est pas accompli pendant une seule courte vie. En dépit de ce soutien que donne l’enseignement de la réincarnation, le plus sage des hommes, le Seigneur Bouddha n’en parlait jamais en termes explicites. D’autres écoles importantes de pensée et certains grands instructeurs n’insistaient pas non plus sur ce sujet. La raison en est claire. Bien que la vie et la conscience puissent se manifester dans divers véhicules successifs, ce fait est de peu d’importance pour ceux qui cherchent sérieusement la libération de l’ignorance et de la souffrance. Une telle libération est la liberté vis-à-vis du désir et de l’attachement. L’attachement à l’idée de continuité dans une forme - comme n’importe quel autre attachement - est un obstacle à la liberté. Cet attachement particulier étant d’une nature extrêmement subtile et caché aux niveaux les plus profonds du mental, nous devons accorder une attention toute particulière à son observa-tion. En essayant de comprendre le soi, nous devrions suivre les traces du désir “d’être” et le nier, avant de pouvoir dire que l’”être” est abandonné au “nonêtre”. Le déracinement du désir de continuité est beaucoup plus important que l’investigation de ses vies antérieures ou la spéculation sur les existences futures.
La conscience renferme en elle toutes les énergies de la création que l’homme puisse désirer. Son pouvoir créateur fleurit quand il n’est pas fixé ou retenu à des choses particulières par l’attachement. L’attachement, que ce soit aux expériences passées ou au présent, est limitation, à la fois dans l’espace et le temps. La faculté de connaître, qui est l’essence de la conscience, est illimitée. Il n’y a en fait, aucune connaissance en dehors de sa propre conscience. Si les objets cessent de se refléter dans la conscience, ils cessent d’être des objets. Au contraire, même quand il n’y a aucune existence objective, si quelque chose apparaît dans la conscience, cette chose est réelle pour l’individu concerné. Ce qui est connaissable est sans limites et tout ce qui est connaissable est potentiellement une partie de la conscience. Mais le mental humain ignore l’infini et s’attache à un ensemble futile de faits connus auxquels il s’identifie. Ces faits et expériences sont ce que le mental appelle “luimême”, et identifie comme “mon savoir”. L’attachement à un ensemble de faits connus, qu’ils appartiennent au passé ou au présent limite le pouvoir de connaissance dans une très petite sphère. Toutes les informations obtenues par le cerveau le plus érudit sont encore insignifiantes dans la perspective de ce que la conscience est capable de connaître. Un Adepte, dans le sens spirituel, est celui qui a développé à la perfection les facultés que tous les humains possèdent sous une forme restreinte ou à l’état de germe. Un tel Adepte écrivait : “Croyez-moi, il arrive un moment dans la vie d’un adepte, où les épreuves qu’il a traversées sont mille fois récompensées. Pour accéder à de plus amples connaissances, il n’est plus obligé de passer par le procédé lent et minutieux de l’investigation et de la comparaison d’objets variés, mais il lui est donné un aperçu instantané, clair, de toute vérité première... L’adepte voit, ressent et vit dans la source même de toutes les vérités fondamentales, l’Essence Spirituelle Universelle de la Nature”(28).

SE LIBÉRER DE L’ATTACHEMENT

Le pouvoir créateur illimité de la conscience peut opérer seulement quand la limitation de l’attachement prend fin et quand cesse l’identification aux objets. Dans la libération vis-à-vis de l’attachement, se trouve la découverte d’une des valeurs éternelles inhérentes à la conscience. Dès lors qu’en l’absence de cette liberté intérieure, les autres valeurs absolues ne peuvent fleurir, la libération spirituelle est considérée en Orient comme le but fondamental de l’existence humaine. La liberté, comme le bonheur, est recherchée instinctivement par la vie confinée dans n’importe quelle forme. Ceci montre que la liberté est inhérente à sa propre nature. La conscience, quand elle est libre de l’attachement aux choses finies, reprend son état originel naturel. La liberté est ainsi décrite comme l’état naturel dans les ouvrages traitant du Yoga, car dans l’état de liberté, tout cela est naturellement inhérent aux manifestations de la conscience, incluant les valeurs que nous n’avons pas mentionnées jusqu’à présent. La sagesse, l’amour, l’harmonie, la pureté, la plénitude sont quelques unes des dotations naturelles de la conscience, à côté de la liberté, de la félicité et de l’intelligence.
L’éveil des pouvoirs latents dans l’homme est la découverte de la pure nature essentielle de la conscience. Cela a peu de rapport avec le développement de la télépathie, de la clairvoyance et de tant d’autres pouvoirs et accomplissements apparents, qui n’apportent pas un changement fondamental à l’être humain, et ne mettent pas non plus en évidence la gloire de sa conscience. D’un autre côté, en s’identifiant à l’expérience de l’accomplissement dans ce domaine, il se limite et continue à rester dans le domaine de l’illusion, toute soi-identification étant illusion.
La soi-connaissance est aussi bien refus que découverte, renoncement que réalisation. C’est le refus de l’attachement et de l’illusion et la découverte de la nature vraie et des pouvoirs véritables de la vie intérieure. Par le refus total « la purification du mental doit arriver non seulement sur les niveaux supérieurs, mais aussi dans les profondeurs cachées. Quand le mental est vidé de ses accumulations, il n’y a plus de “moi”, le ramasseur. L’accumulation, la mémoire surchargée sont le “moi” ; le “moi” n’est pas une entité séparée des accumulations... le mental doit être complètement vide pour recevoir. Mais l’envie d’être vide afin de recevoir est une entrave profondément ancrée. Ceci, également, doit être compris intégralement, non pas à un niveau particulier. L’envie des expériences doit cesser totalement ; ceci arrive seulement quand l’expérimen-tation ne se nourrit plus des expériences et de leurs souvenirs »(29).
Quand il y a la compréhension véritable du soi et que la purification a lieu, il n’y a plus de soi dans le sens commun du terme. Ainsi le mot “soi-connaissance” même n’a pas de sens dans cette situation. Le mot “soi-connaissance” peut suggérer qu’il y a un connaisseur qui connaît le soi comme un objet. Mais dans l’état de la connaissance vraie et profonde, qui est un état de sagesse, il n’y a pas de dualité ; il n’y a pas de soi à connaître ; il n’y a pas de connaisseur, pas d’objet de la connaissance. “La Connaissance Réelle... n’est pas un état mental mais un état spirituel impliquant l’union totale du connaisseur et du connu”(30).

Radha BURNIER
Blavatsky Lecture, 1979

Références :

18. Les Lettres des Mahatmas à
A.P.Sinnet, n°31
19. H.P.B., La Voix du Silence
20. H.P.B., Occultisme Pratique
21. Ibid.
22. H.P.B. La Voix du Silence
23. Ibid.
24. Ibid.
25. Les Lettres des Mahatmas à A.P. Sinnet, n°62
26. H.P.B. La Clef de la Théosophie
27. Mabel Collins, Lidylle du Lotus Blanc
28. Les Lettres des Mahatmas à A.P. Sinnet, n°31
29. J. Krishnamurti, Commentaires sur la Vie, Vol.1
30. Les Lettres des Mahatmas à A.P. Sinnet, n°69