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L’ALTRUISME,
C’EST LE YOGA
Constater
la souffrance comme une vérité implique un intérêt
profond pour la condition millénaire du monde et le désir
ardent de secourir “la grande orpheline” qu’est l’humanité.
L’existence de la souffrance n’est pas perçue comme
une vérité quand elle n’est remarquée que
de manière superficielle et fortuite. Le véritable altruisme
est également différent de “vouloir aider”,
dans le sens ordinaire du mot. L’action altruiste vraie est une
forme de yoga, connue sous le nom sanscrit de Karma Yoga. Elle doit être
totalement libre de la vanité de s’imaginer que l’on
est dans la position supérieure d’une personne qui est capable
d’aider. L’histoire de l’humanité démontre
qu’en dépit des bons désirs de nombreuses gens bien
intentionnés vis-à -vis des autres, le monde reste le même.
Le simple désir de faire du bien aux autres sans entrer dans les
détails, rend une personne apte à la sagesse qui est nécessaire à l’aide
véritable. Seul celui qui est préparé par l’étude
profonde qui inclut l’observation de la Nature et celle de la nature
humaine, est apte à l’apprentissage du service dans le sens
véritable.
La vie est créatrice à un suprême degré. Elle
opère avec une fraîcheur inimaginable et surprenante dans
les plus petits points où elle existe. Son mode de croissance
ou de développement ne peut jamais être prévu par
un mental humain, car la grandeur de cette énergie créatrice
ne peut pas être comprise dans les limites des activités
mécaniques de la pensée. “Le monde des existences
individuelles est plein de ces significations latentes et de ces buts
profonds qui soustendent tous les phénomènes de l’univers.
Seule la Science Occulte, c’est à dire la raison élevée à la
sagesse supra-sensible, peut donner la clé qui les dénoue
pour l’intellect”(18). Ce qui est bon partout est ce qui
aboutit à la manifestation, dans leur plénitude, des pouvoirs
et des facultés de la conscience et de la vie qui y sont enfermés.
Seuls “l’orgueil et la résistance à la vérité” nous
font présumer connaître ce qui est bon pour les autres.
Le véritable altruiste n’agit pas avec une telle présomption.
Une grande délicatesse, l’humilité, la sensibilité sont
les marques de la maturité requise avant que l’on puisse
aider. “Sois humble si tu désires atteindre la Sagesse”(19).
H. P. B. écrit que “l’altruisme est une partie intégrante
du soi-développement”. Quand la conscience d’un individu
devient imprégnée du sentiment altruiste, il acquiert les
qualités que nous avons mentionnées et ainsi se produit
son développement. C’est un des paradoxes de la vie intérieure
que l’on doit apprendre à aider et être véritablement
serviable, sans avoir ce sentiment d’être celui qui aide.
C’est le plus humble qui est le plus intelligent et le mieux qualifié pour
le service du monde. L’altruisme est plus un changement de texture
dans la qualité du mental qu’une action spécifique
d’un genre particulier. Quand l’état intérieur
est juste, l’action juste se produit automatiquement.
“Souviens-toi toujours que l’Occultisme véritable ou
Théosophie est le ‘Grand Renoncement du Soi’ de manière
inconditionnelle, absolue, en pensée et en action. C’est l’altruisme.
Il arrache de tous les mondes des vivants celui qui le pratique” (20).
Comme nous l’avons vu, réaliser l’altruisme est cet état
dans lequel prennent fin la soi-volonté et le désir de mouler
la vie dans les modèles inventés par soi-même. L’altruisme
est impossible aussi longtemps que persiste le soi personnel avec sa vanité et
son orgueil. La progression altruiste est capable de balayer intégralement
le soi personnel, elle naît de la compréhension véritable
des mouvements de ce soi personnel. “Ce n’est pas ‘la
peur de Dieu’ qui est ‘le commencement de la Sagesse’,
mais la connaissance de soi qui est la Sagesse elle-même”.
La connaissance ou Atma Vidya, pour se servir du terme sanscrit, “est
le seul genre d’altruisme que tout théosophe ... éclairé et
non égoïste devrait poursuivre”(21).
OBSERVER
CE QUI SE PASSE À L’INTÉRIEUR
L’existence
du soi est connue par les mouvements du soi sous la forme de la pensée,
de l’émotion, de la motivation, etc.
En l’absence de mouvement, on ne peut être conscient du soi.
Pour comprendre la nature du soi, on doit par conséquent, observer
ce qui se passe à l’intérieur. Ce n’est pas facile
parce qu’il y a un changement perpétuel dans la nature et
dans la qualité des activités du mental. Les changements
seront à la fois rapides et subtils si le mental a appris la sophistication.
La clarté, une vue logique et une observation précise sont
nécessaires afin de rendre une personne capable d’observer
ces mouvements et de les comprendre. La précision et la clarté sont
facilitées par l’observation des faits extérieurs.
Des yeux non-habitués à l’observation sont inévitablement
handicapés dans leur travail pour connaître le soi. Par conséquent,
nous devons apprendre à regarder les arbres, la terre, le ciel et
les étoiles, la laideur et la beauté, la douleur et la joie.
Il se peut qu’un tel regard, qu’une telle observation apparaissent
trop ordinaires pour être dignes d’être accomplis. Mais
il est nécessaire à chaque candidat à la soi-connaissance
de se rendre compte des limitations de ses pouvoirs d’observation,
comment il manque des modulations et des nuances subtiles, de quelle manière
il doit apprendre sur la couleur, la forme, le mouvement et le sentiment,
par l’observation attentive. Ce faisant, le mental apprend à regarder
; la lucidité, la précision de vue, la flexibilité et
la subtilité sont acquises. Ainsi une préparation est faite
pour le regard intérieur. Un mental qui apprend à être
rationnel et logique dans l’observation des faits est également
nécessaire car sans la capacité d’être rationnel,
il sera trompé de manière semblable dans l’observation
des activités intérieures. La duperie fait partie de la structure
du soi. Il essaie toujours d’être autre que ce qu’il
est, cherchant à impressionner les autres par ce qu’il n’est
pas. Il veut apparaître intelligent, vertueux, selon les circonstances.
Consciemment ou inconsciemment, à chaque personne, il se montre
sous une face différente. Il cache ses propres caractéristiques
et ses prétentions, ou bien il se revêt de faux ornements.
Afin de voir le jeu du soi, dans ses faits et actes, cachés, subtils,
rapidement changeants, une vision précise est indispensable.
La connaissance du soi n’est obtenue que par ceux qui ont une réelle
intention de comprendre. Puisqu’une telle intention n’est
pas commune, bien peu d’êtres humains sont arrivés à la
soi-connaissance. Les nombreux intérêts investis, cachés
ou apparents, en chaque individu et dans la société sous
n’importe quelle forme, sont de formidables obstacles à la
recherche du soi. La pression de ces intérêts distrait constamment
le mental et le dévie de la vision profonde intérieure,
en formulant des excuses pour regarder ailleurs. A cause de cette forte
pression psychologique, l’homme a, depuis des âges, attribué la
cause du mal et de la souffrance aux circonstances extérieures.
Les gens ont essayé pendant des siècles de changer de systèmes,
de théories et de toutes choses, excepté euxmêmes.
Très peu dans le monde consentent à admettre que les grands
problèmes compliqués du monde ne peuvent être résolus
en changeant le cours de l’histoire ou l’organisation de
la société. La solution est si évidente. Elle se
trouve dans le créateur du problème qui est l’homme
luimême, mais il ne veut pas regarder ce fait déplaisant.
L’héritage biologique de l’homme l’incite à la
survie et à la sécurité. Dans un sens plus large,
il garde intact son héritage animal et cet héritage est
d’assurer la sécurité de la vie pour l’individu
aussi bien que pour l’espèce.
La sécurité est assurée quand il y a de la nourriture
en suffisance, saine, afin de garder le corps en bonne santé,
et quand il y a un abri et des vêtements simples pour protéger
l’individu des intempéries. Mais le mental humain a donné une
extension extraordinaire aux besoins fondamentaux, en faisant croire à l’homme
que d’immenses châteaux, une multitude d’objets, divers
aliments, des mets délicats, des jouissances, sont nécessaires à son
existence. Comme conséquence de son désir croissant de
posséder de plus en plus d’objets pour la soi-disant sécurité et
le soi-disant bien-être, une immense organisation a été créée
pour produire d’innombrables objets, des usines, des marchés,
des systèmes bancaires, des réseaux de communication, etc.
Maintenant, l’homme est victime de sa propre organisation. II se
sent un rouage dans une machine énorme, souffrant de son aliénation
qui est un symptôme du temps présent. Tout cela provient
du fait que ce qui était à l’origine un simple instinct
biologique d’auto-protection est devenu pour l’être
humain une con-duite psychologique dont il n’est même pas
conscient et qu’il est incapable d’endiguer, mais qu’il
doit freiner afin d’être libre. La course acharnée
dans la recherche de la sécurité et de la jouissance est
devenue ellemême une menace pour la sécurité. Le
refus de regarder les intérêts psychologiques investis en
lui, fait que l’homme essaie de s’accomplir fiévreusement
en cherchant de plus en plus à l’extérieur, essayant
toujours de devenir autre que ce qu’il est. Les activités
mentales dans lesquelles il persiste étant émoussées
par leur propre nature, il se sent vide à l’intérieur
et cherche alors la compensation dans l’acquisition du pouvoir,
de la richesse et du plaisir. La course à l’acquisition
est de toute évidence la cause du danger et de la frustration.
PURIFIER LE MENTAL
Afin
de connaître clairement le soi, il est nécessaire de
s’appliquer à la tâche avec soin. Ce n’est pas
suffisant de dire “je suis avide” pour tourner immédiatement
son regard vers d’autres choses. Le “je” dans son désir
de survivre nous pousse sans cesse à nous détourner. La
pression d’une nature mentale très ancienne, le “refus
d’abandonner l’ordre établi des choses” suscitent
l’impulsion de regarder ailleurs. Afin de regarder fermement et
clairement à l’intérieur, et non de fuir les faits,
il doit y avoir une contemplation préalable suffisante qui apporte
une conviction solide à savoir qu’il n’y a pas de
solution au problème humain sinon en purifiant le mental humain.
Le problème humain est évidemment le problème de
chacun aussi bien que le problème de l’humanité.
« Le soi de matière et le Soi de l’Esprit ne peuvent
jamais se rencontrer. L’un d’eux doit disparaître, car
il n’y a pas de place pour deux »(22). Si le soi de matière,
qui est le soi personnel avec son héritage animal et ses intérêts
investis, ne prenait pas fin, la splendeur de l’Esprit ne pourrait
jamais se découvrir. “Ainsi parle la Grande Loi : « Avant
de devenir le connaisseur du Tout Soi, tu dois tout d’abord être
le connaisseur de ton Soi’. Pour atteindre la connaissance de ce
Soi, tu dois abandonner le soi pour le non-soi et l’être au
non-être »(23). Cette vérité occulte n’est
pas prise vraiment à cœur, car le soi personnel, de manière
rusée, remplit le mental de doute à propos de cette affirmation,
et d’espoir qu’une autre solution puisse être trouvée.
Le soidisant chercheur spirituel essaie habilement de trouver des solutions à travers
des dieux, des gurus, des instructeurs, des écritures et des paroles
venant d’autres peuples, à travers des mantras, des cérémonies, à l’aide
de pseudo sauveurs et instructeurs bouffons de toutes sortes. De tels espoirs,
de telles croyances et de tels doutes rendent impossible la découverte
de l’énergie nécessaire à la compréhension
du soi. Par conséquent, il est essentiel de réfléchir
de manière logique sur les questions fondamentales et sur les faits
en rapport avec les problèmes de la vie afin d’obtenir la
profonde conviction que toute l’énergie doit converger vers
la compréhension du soi. Cette énergie est appelée
dans la littérature ancienne, Virya, “l’énergie
indomptable qui se fraye une route vers la Vérité céleste
hors de la fange des mensonges terrestres”(24). Quand une telle énergie
s’élève par l’absence de doute, vis-à-vis
du travail qui est à faire, il est possible de regarder, sans s’en
détourner, les mouvements subtils, toujours changeants et souvent
trompeurs, du soi. Observer sans distraction, sans chercher à fuir
ou à s’excuser, est également un aspect de Dharana.
Etre capable de faire face à ce qui est à l’intérieur,
sans distraction, est une partie de l’apprentissage de ne pas devenir
ce que l’on n’est pas, car chercher à devenir, c’est
chercher toujours plus à l’extérieur.
Le labeur impliqué dans l’obtention de la connaissance du
soi n’est pas facile. C’est le travail de toute une vie.
“Le chemin montera-t-il toujours vers le sommet ?
Oui, jusqu’à la fin.”
“Le voyage de la journée durera-t-il toute la journée
?
Du matin jusqu’à la nuit, mon ami.”
Le travail est tel qu’il doit être fait tout le long de la
journée, chaque jour et toute la vie. Ce n’est pas suffisant
de lui réserver une petite partie de notre temps. “Celui
qui voit plus loin doit avoir une détermination .... de fer, ne
faisant jamais défaut et cependant être doux, aimable, humble
; il doit avoir balayé de son cœur toute passion qui conduit
au mal”(25). L’aspirant doit être mû par un esprit
qui dit “Étant sur la voie de la grande connaissance, ou
j’atteindrai le but, ou je mourrai”.
Nirvana, littéralement, veut dire s’éteindre. L’extinction
de tous les mouvements du petit soi est le chemin qui mène à cette
région inconnue de Nirvana. Dans la terminologie du Yoga, il est
appelé la réduction au silence des mouvements du mental,
car le mental est l’auteur du petit soi personnel. Atteindre Nirvana
n’est pas le devenir de quelque chose mais le balayage de tout égoïsme.
La philosophie du Vedanta montre que Brahman est trouvé dans la
négation, dans le refus de ce qui n’est pas vrai. La fausseté s’exprime
dans les mouvements du mental qui sont fondés sur la notion, limitée
ou étendue, de la survie et de la sécurité. C’est
aussi le mouvement qui recherche le plaisir. La négation totale
de la survie et du plaisir est l’abandon du soi. pour le non-soi,
de l’être pour le non-être. Dès lors que chacun
doit renier son propre petit soi pour découvrir le grand Nonsoi,
la connaissance ne peut s’obtenir de quelqu’un d’autre.
Elle ne peut non plus s’obtenir par les renseignements puisés
dans les livres. Le travail doit être fait par chaque personne
pour elle-même et doit être fait quotidiennement.
LA JUSTESSE DANS
L’ACTION
Quand
le soi est compris et renié, il y a la véritable justesse
dans l’action. L’action n’est pas rendue juste par
les règles sociales ou par les codes de conduite approuvés
par les conventions. L’action juste dérive d’un esprit
qui a écarté la notion du “je”, la fausse personnalité,
et qui s’est défait des obstacles forgés au cours
de la recherche du soi. “L’Éthique est l’âme
de la Religion-Sagesse” et “La Théosophie doit inculquer
l’Éthique ; elle doit purifier l’âme, si elle
est destinée à enlever la souffrance, même la souffrance
physique”(26). La conduite éthique vraie est, dans ce sens,
l’unique manière de se libérer de la souffrance,
car elle empêche la souffrance future de se produire. Toute vraie
religion a été ainsi fondée sur l’éthique.
Bien que les commandements de différentes religions aient été formés
et modifiés plus tard, la base universelle de l’éthique
montre que la religion ne peut exister sans droiture. Comme l’a
dit H.P.B. : “On connaît un arbre à ses fruits” et “une
portion des vraies sciences est meilleure qu’une masse de leçons
non digérées et mal comprises”. Même un peu
de soi-connaissance aidera l’humanité à progresser
rapidement vers un statut moral qui, seul, peut apporter la joie et l’harmonie à l’homme.
“L’âme humaine est immortelle et son avenir est l’avenir
d’une chose dont la croissance et la splendeur n’ont pas de
limite”(27). L’âme humaine est essentielle-ment la faculté de
la connaissance et de l’intelligence. Ce qui fait de l’homme
un homme, c’est la qualité de sa conscience, qui est différente
de celle des règnes subhumains. L’être humain est conscient
de l’environnement, de la Nature, des objets, d’autres êtres
humains et d’autres formes de vie. Les animaux aussi peuvent observer
l’existence objective autour d’eux, plus souvent mieux que
les êtres humains, car leurs sens ne sont pas devenus médiocres
et obtus par les préoccupations du mental qui est lui-même
occupé et empêtré dans le filet des événements
passés. La capacité d’être conscient des choses
extérieures n’est pas ainsi la qualité spéciale
qui rende humain un être humain. C’est la faculté d’être
attentif aux faits et vérités non-matériels, intangibles,
qui constitue l’essence de la conscience humaine. La civilisation,
qui est particulière à la vie humaine, n’est pas simplement
le fait de créer une structure sociale ou de bâtir des pyramides,
des temples ou des gratte-ciel. La grandeur d’une civilisation dépend
des aspects variés de la vie dans cette civilisation, qui incarnent
la perception de valeurs telles que la beauté, l’harmonie,
la liberté, la droiture ou le dharma, et ainsi de suite. De telles
valeurs dénotent l’intangible, pourtant aucune n’en
est moins valide et réelle. La croissance de l’esprit humain
se situe dans l’attention accrue et, fondamentalement, dans l’expression
parfaite des valeurs intérieures qui sont inhérentes à la
nature même de la conscience.
LA SOURCE DU BONHEUR
Dans
l’Inde antique, on disait que la conscience, dans sa dimension
pure et absolument vraie, était synonyme d’intelligence
et de félicité. Le fait que non seulement tout être
humain, mais toute forme de vie cherche le bonheur prouve que le bonheur
est inhérent à la nature de la conscience. Personne ne
se demande pourquoi il est heureux. Tout le monde considère comme
allant de soi que le bonheur est l’état naturel et que c’est
un droit de naissance que de l’expérimenter. On est seulement
obligé de se poser des questions quand ce bonheur est absent.
Moins la conscience s’est développée dans l’être
humain, plus il ressent un manque et un mécontentement qui s’exprime
dans le besoin de chercher ce qui, d’après lui, ajoutera à son
bonheur. La recherche sans trêve du bonheur à l’extérieur,
par la famille, les amis, des objets, de l’argent... constitue
une illusion extraordinaire dans laquelle les hommes sont emprisonnés.
Cette illusion, qui dure depuis des âges, est comparée,
dans la tradition orientale, à un océan immense dans lequel
les êtres humains sont immergés et ballottés. C’est “l’océan
du devenir” connu en sanscrit comme bhavasagara. L’illusion
commence à s’effacer quand on reconnaît qu’aller
chercher le bonheur à l’extérieur est une erreur
complète. La recherche désespérée à l’extérieur
est le plus destructeur de ce qui est recherché, car la source
du bonheur est la conscience ellemême. C’est seulement en
permettant à la conscience de se déployer à l’intérieur
et de devenir de plus en plus attentive qu’il peut y avoir bonheur
réel.
Pour l’esprit moderne, la vérité du non-attachement
semble désespérément lointaine, car il est habitué à l’excitation, à la
jouissance et à l’accentuation de l’expérience.
Le détachement est souvent pris pour être la même
chose que le renoncement aux choses extérieures, aux responsabilités,
aux personnes et aux activités. Le véritable non-attachement
doit être compris comme une condition intérieure qui peut
apparaître quelles que soient les circonstances extérieures.
Le désir de renoncer aux choses extérieures et de fuir
est lui-même une forme d’attachement. Le non-attachement
est la liberté totale vis-à-vis du désir de l’expérience
ou du souvenir de l’expérience. C’est le balayage
ininterrompu de la poussière qui s’accumule sur le miroir
de la conscience, de telle manière qu’il demeure constamment
réflexion pure de la vérité. Le mental qui ne s’attache à rien
atteint le Nirvana, enseigne la sagesse antique.
L’attachement du mental, c’est l’attachement à tout
ce à quoi le mental est habitué et avec quoi il est familiarisé.
Pour cette raison, les habitudes ne sont pas facilement défaites.
Le mental s’accroche aux conventions, aux modèles habituels
et à la tradition. Il a peur de la mort, car la mort le dépouillera
de tout ce qu’il connaît. Krishnamurti montre que nous ne
devons pas avoir peur de l’inconnu. La peur de la mort est la peur
de perdre ce qui est connu. Les larmes versées sur la mort de
quelqu’un sont souvent causées par la perte d’un soutien
matériel ou psychologique auquel on est habitué. L’attachement
s’exprime aussi comme l’envie d’exister dans la forme
que nous connaissons, avec quelques modifications possibles selon les
désirs inassouvis. Le désir “d’être” est
répertorié dans le yoga parmi les incapacités du
mental. C’est le désir de continuité, parfois subtil,
profon-dément ancré en chaque individu. Il existe une envie
ardente de se voir perpétuer dans sa progéniture et dans
sa famille ou en atteignant la renommée sous une forme quelconque,
ou même en accrochant des photos ou des portraits dans divers endroits.
Le désir de continuité par la renommée fait que
des hommes risquent leur vie pour accomplir des actes soi-disant héroïques.
Ce désir s’exprime aussi dans la grande importance que l’esprit
accorde à la réincarnation en imaginant son passé et
son avenir, se délectant déjà des nouveaux accomplissements
qu’il poursuivra dans d’autres incarnations. Une autre forme
du même désir est la préoccupation au sujet de l’existence
post-mortem qui incite les gens à faire appel aux médiums
et aux séances de spiritisme.
LE DÉSIR “D’ÊTRE” DOIT ÊTRE
NIÉ
La
réincarnation a été enseignée comme une
partie de la philosophie de plusieurs religions, à cause des éclaircissements
qu’elle donne sur les souffrances de la naissance et sur la justice
ou l’injustice des évènements. La croyance en la
réincarnation, sans aucun doute, aide ceux qui ressentent du désespoir,
spécialement là où les dogmes religieux affirment
qu’il y a damnation éternelle si le progrès, selon
certains de leurs principes, n’est pas accompli pendant une seule
courte vie. En dépit de ce soutien que donne l’enseignement
de la réincarnation, le plus sage des hommes, le Seigneur Bouddha
n’en parlait jamais en termes explicites. D’autres écoles
importantes de pensée et certains grands instructeurs n’insistaient
pas non plus sur ce sujet. La raison en est claire. Bien que la vie et
la conscience puissent se manifester dans divers véhicules successifs,
ce fait est de peu d’importance pour ceux qui cherchent sérieusement
la libération de l’ignorance et de la souffrance. Une telle
libération est la liberté vis-à-vis du désir
et de l’attachement. L’attachement à l’idée
de continuité dans une forme - comme n’importe quel autre
attachement - est un obstacle à la liberté. Cet attachement
particulier étant d’une nature extrêmement subtile
et caché aux niveaux les plus profonds du mental, nous devons
accorder une attention toute particulière à son observa-tion.
En essayant de comprendre le soi, nous devrions suivre les traces du
désir “d’être” et le nier, avant de pouvoir
dire que l’”être” est abandonné au “nonêtre”.
Le déracinement du désir de continuité est beaucoup
plus important que l’investigation de ses vies antérieures
ou la spéculation sur les existences futures.
La conscience renferme en elle toutes les énergies de la création
que l’homme puisse désirer. Son pouvoir créateur
fleurit quand il n’est pas fixé ou retenu à des choses
particulières par l’attachement. L’attachement, que
ce soit aux expériences passées ou au présent, est
limitation, à la fois dans l’espace et le temps. La faculté de
connaître, qui est l’essence de la conscience, est illimitée.
Il n’y a en fait, aucune connaissance en dehors de sa propre conscience.
Si les objets cessent de se refléter dans la conscience, ils cessent
d’être des objets. Au contraire, même quand il n’y
a aucune existence objective, si quelque chose apparaît dans la
conscience, cette chose est réelle pour l’individu concerné.
Ce qui est connaissable est sans limites et tout ce qui est connaissable
est potentiellement une partie de la conscience. Mais le mental humain
ignore l’infini et s’attache à un ensemble futile
de faits connus auxquels il s’identifie. Ces faits et expériences
sont ce que le mental appelle “luimême”, et identifie
comme “mon savoir”. L’attachement à un ensemble
de faits connus, qu’ils appartiennent au passé ou au présent
limite le pouvoir de connaissance dans une très petite sphère.
Toutes les informations obtenues par le cerveau le plus érudit
sont encore insignifiantes dans la perspective de ce que la conscience
est capable de connaître. Un Adepte, dans le sens spirituel, est
celui qui a développé à la perfection les facultés
que tous les humains possèdent sous une forme restreinte ou à l’état
de germe. Un tel Adepte écrivait : “Croyez-moi, il arrive
un moment dans la vie d’un adepte, où les épreuves
qu’il a traversées sont mille fois récompensées.
Pour accéder à de plus amples connaissances, il n’est
plus obligé de passer par le procédé lent et minutieux
de l’investigation et de la comparaison d’objets variés,
mais il lui est donné un aperçu instantané, clair,
de toute vérité première... L’adepte voit,
ressent et vit dans la source même de toutes les vérités
fondamentales, l’Essence Spirituelle Universelle de la Nature”(28).
SE LIBÉRER DE L’ATTACHEMENT
Le
pouvoir créateur illimité de la conscience peut opérer
seulement quand la limitation de l’attachement prend fin et quand
cesse l’identification aux objets. Dans la libération vis-à-vis
de l’attachement, se trouve la découverte d’une des
valeurs éternelles inhérentes à la conscience. Dès
lors qu’en l’absence de cette liberté intérieure,
les autres valeurs absolues ne peuvent fleurir, la libération
spirituelle est considérée en Orient comme le but fondamental
de l’existence humaine. La liberté, comme le bonheur, est
recherchée instinctivement par la vie confinée dans n’importe
quelle forme. Ceci montre que la liberté est inhérente à sa
propre nature. La conscience, quand elle est libre de l’attachement
aux choses finies, reprend son état originel naturel. La liberté est
ainsi décrite comme l’état naturel dans les ouvrages
traitant du Yoga, car dans l’état de liberté, tout
cela est naturellement inhérent aux manifestations de la conscience,
incluant les valeurs que nous n’avons pas mentionnées jusqu’à présent.
La sagesse, l’amour, l’harmonie, la pureté, la plénitude
sont quelques unes des dotations naturelles de la conscience, à côté de
la liberté, de la félicité et de l’intelligence.
L’éveil des pouvoirs latents dans l’homme est la découverte
de la pure nature essentielle de la conscience. Cela a peu de rapport
avec le développement de la télépathie, de la clairvoyance
et de tant d’autres pouvoirs et accomplissements apparents, qui
n’apportent pas un changement fondamental à l’être
humain, et ne mettent pas non plus en évidence la gloire de sa
conscience. D’un autre côté, en s’identifiant à l’expérience
de l’accomplissement dans ce domaine, il se limite et continue à rester
dans le domaine de l’illusion, toute soi-identification étant
illusion.
La soi-connaissance est aussi bien refus que découverte, renoncement
que réalisation. C’est le refus de l’attachement et
de l’illusion et la découverte de la nature vraie et des
pouvoirs véritables de la vie intérieure. Par le refus
total « la purification du mental doit arriver non seulement sur
les niveaux supérieurs, mais aussi dans les profondeurs cachées.
Quand le mental est vidé de ses accumulations, il n’y a
plus de “moi”, le ramasseur. L’accumulation, la mémoire
surchargée sont le “moi” ; le “moi” n’est
pas une entité séparée des accumulations... le mental
doit être complètement vide pour recevoir. Mais l’envie
d’être vide afin de recevoir est une entrave profondément
ancrée. Ceci, également, doit être compris intégralement,
non pas à un niveau particulier. L’envie des expériences
doit cesser totalement ; ceci arrive seulement quand l’expérimen-tation
ne se nourrit plus des expériences et de leurs souvenirs »(29).
Quand il y a la compréhension véritable du soi et que la
purification a lieu, il n’y a plus de soi dans le sens commun du
terme. Ainsi le mot “soi-connaissance” même n’a
pas de sens dans cette situation. Le mot “soi-connaissance” peut
suggérer qu’il y a un connaisseur qui connaît le soi
comme un objet. Mais dans l’état de la connaissance vraie
et profonde, qui est un état de sagesse, il n’y a pas de
dualité ; il n’y a pas de soi à connaître ;
il n’y a pas de connaisseur, pas d’objet de la connaissance. “La
Connaissance Réelle... n’est pas un état mental mais
un état spirituel impliquant l’union totale du connaisseur
et du connu”(30).
Radha BURNIER
Blavatsky Lecture, 1979
Références
:
18. Les Lettres
des Mahatmas à
A.P.Sinnet, n°31
19. H.P.B., La Voix du Silence
20. H.P.B., Occultisme Pratique
21. Ibid.
22. H.P.B. La Voix du Silence
23. Ibid.
24. Ibid.
25. Les Lettres des Mahatmas à A.P. Sinnet, n°62
26. H.P.B. La Clef de la Théosophie
27. Mabel Collins, Lidylle du Lotus Blanc
28. Les Lettres des Mahatmas à A.P. Sinnet, n°31
29. J. Krishnamurti, Commentaires sur la Vie, Vol.1
30. Les Lettres des Mahatmas à A.P. Sinnet, n°69 |
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