Le Lotus Bleu

Un des articles du Lotus Bleu de Janvier 2005


John ALGEO
Vice-Président de
la Société Théosophique

Le journal Le Lotus Bleu est en vente par abonnement aux Éditions Adyar :
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Théosophie, hier, aujourd’hui et
demain

Le titre de cette causerie peut sembler ambitieux. En effet, il pourrait ressembler à celui d’une causerie faite par un spécialiste de la physique théorique qui aurait annoncé comme thèse : « L’Univers et autres sujets ». Cependant, je ne me propose pas de parler de l’univers théosophique dans son ensemble, mais plutôt seulement d’une petite partie de cet univers, c’est-à-dire de quelques réflexions sur nos origines et de quelques spéculations sur le futur de la Société Théosophique. Pour examiner le futur, comme Alfred Lord Tennyson l’aurait fait dans son poème « Locksley Hall », on doit d’abord tenir compte de nos origines et de là où nous sommes aujourd’hui. D’où mon titre. Tennyson écrivait au sujet de ses jeunes années :
Ainsi, je suggère que, jetant d’abord un regard sur le riche passé théosophique qui repose derrière nous, et ne nous attachant que légèrement à la promesse de notre présent, nous plongions aussi loin que possible dans le futur pour avoir une vision du merveilleux qui pourrait être réservé à la Théosophie et à la Société
Premièrement, le riche passé. Les limites de notre regard sur les siècles passés de la Théosophie dépendent en partie de ce que nous entendons par le mot « Théosophie ». Il a plusieurs significations parmi lesquelles, pour le propos d’aujourd’hui, deux seulement nous intéressent.
La première d’entre elles pourrait s’appeler « la Théosophie éternelle ». C’est une reconnaissance des choses telles qu’elles sont. « Reconnaître » une chose, c’est la connaître à nouveau – la « re-connaître », c’est-à-dire connaître une chose que nous avons connue auparavant. Platon disait que toute vrai connaissance est anamnesis – « se rappeler ce qu’on a oublié ». En tant que Monade, nous connaissons tout ce qui vaut la peine d’être connu ; mais comme personnalités individuelles, nous avons tout oublié. Ainsi, nous devons le re-connaître, ou reconnaître.
Reconnaître, c’est aussi accepter quelque chose comme authentique et valable. Une fois que nous aurons re-connu les choses comme elles sont, nous les accepterons inévitablement comme authentique, car seul le Réel est authentique et valable. La Bhagavadgita (XVII.23-7) a un mantra « Om tat sat » qu’elle dit être le commencement, le développement et la résolution de toutes choses – c’est-à-dire l’hier, l’aujourd’hui et le demain de toutes choses.

Comme la plupart des mantras, il est difficile de le traduire dans une autre langue. Om est plein de significations symboliques, mais n’a aucun sens cognitif. Tat est le pronom démonstratif « cela ». Et Sat est le participe présent du verbe « être », c’est-à-dire « étant ». Ainsi une traduction possible du mantra serait « Om cela étant ». Mais ce mantra indique des choses qui sont trop profondes pour être exprimées par des mots. Comme je l’ai mentionné dans un autre contexte dans la revue The Theosophist , un linguiste écossais, Tom Mc Arthur, éditeur de la revue English Today, qui a aussi écrit un excellent commentaire de la Gita, a proposé une traduction anglaise qui, je pense, saisit son esprit aussi bien qu’une traduction puisse le faire. Il traduit Om tat sat par « Bien, c’est ainsi que cela est ».
« Ainsi, cela est » c’est ce que la Théosophie éternelle reconnaît comme authentique et valable. Parce que la façon dont les choses sont est une vérité éternelle ; la Théosophie éternelle est la même hier, aujourd’hui et demain. Mais si nous devons parler de Théosophie, nous devons le faire dans le temps, et nous ne pouvons pas parler des vérités éternelles directement, mais seulement indirectement, dans le langage d’une époque, d’un lieu et d’une culture particuliers. Ainsi, nos efforts pour mettre en mots la Théosophie éternelle donnent naissance à des formulations limitées temporairement, localement et culturellement. Nous pourrions appeler de telles formulations « La Théosophie temporelle ».

La Théosophie temporelle est une description de la façon dont les choses sont qui dépend, pour communiquer une vérité éternelle, des habituels modèles de pensée, sentiments, idiomes et caractéristiques d’une culture particulière. Le riche passé a produit beaucoup de théosophies temporelles, quelques-unes vraiment appelées « Théosophie », mais la plupart connues sous d’autres noms. En Chine, il y eut la « Voie des Sages » ; chez les Juifs, la « Kabbale » ; chez les Musulmans, le « Soufisme » ; en Inde, « Brahmavidya » (les deux parties de ce mot sont des équivalents étroits du terme « Théosophie » - Brahma « theos » et vidya « sophia »). Dans l’ancienne Alexandrie, les enseignements des Néoplatoniciens ont donné naissance au terme « Théosophie ». Le mystique allemand, Jacob Boehme, enseignait une sorte de Théosophie, comme le fit plus tard le mystique suédois, Emmanuel Swedenborg. Et il y en eut plusieurs autres. Mais la Théosophie temporelle associée le plus souvent au mot « Théosophie » est la façon de regarder les choses proposée par la Société Théosophique, et par conséquent, nous pouvons l’appeler la « Théosophie contemporaine ».

Toutefois, même la Théosophie contemporaine n’est pas une seule chose, mais une série de variations d’époque, commençant avec H.P. Blavatsky et Henri S. Olcott, et continuant avec la seconde génération de Besant, Leadbeater, Jinarajadasa, et après eux jusqu’à nos jours. Tout ce qui est vivant croît et se développe. Seules les formes mortes semblent relativement non-changeantes, mais elles aussi changent en pourrissant et en disparaissant. Être vivant, c’est changer. Ainsi, la Théosophie contemporaine s’est développée au fil des années.
Sa vie, H.P.B. a modifié l’emphase qu’elle mettait sur différents aspects de la Théosophie et la façon dont elle en parlait. Ceci est clair, par exemple, pour ce qu’elle a écrit au sujet des sept principes de l’homme, entre le moment où il y était fait allusion dans quelques-unes des Lettres de ses Maîtres spirituels et la fin de sa vie. Les sept principes classiques, Sthula sarira, Linga sarira, Prana, Kama, Manas, Buddhi et Atma, sont devenus, à l’époque des instructions ésotériques d’H.P.B., Linga sarira, Prana, Kama, mental inférieur, mental supérieur, enveloppe aurique et Buddhi. Ils sont restés au nombre de sept, mais deux ont été abandonnés, un a été doublé, et un ajouté. Le principe général est resté le même, mais les principes spécifiques ont changé.
L’histoire théosophique, comme la plupart des historiens, a été enregistrée comme une chronique d’événements et de personnes. Il y a toutefois une autre sorte de compte-rendu de la Théosophie, connue comme une histoire intellectuelle ou l’histoire des idées, qui n’a guère été écrite. Et, parce qu’il y a si peu de tels écrits pour la Théosophie contemporaine, tout ce qu’on peut faire ici est une ébauche très grossière, incomplète et terriblement inadéquate, du développement de la pensée théosophique à l’époque récente.
Déjà, pendant la première génération de théosophes, deux approches de la pensée théosophique étaient apparentes : la comparative et l’ésotérique. L’approche comparative cherchait à identifier les points communs dans la pensée religieuse et philosophique au travers de nombreuses cultures. L’approche ésotérique cherchait à exprimer une tradition cachée de la vision, qui aurait été autrement inexprimée. Bien que les deux approches aient été souvent suivies par les mêmes personnes, l’approche comparative a été spécialement identifiée au Colonel Olcott, tandis que l’approche ésotérique l’a été à Madame Blavatsky.
Le travail d’Olcott, dans le réveil du Bouddhisme, est bien connu et a largement servi de référence à un chercheur non théosophe, Stephen Prothero, dans sa thèse doctorale publiée sous le titre  The White Buddhist , ainsi qu’au chercheur théosophe, le Dr C.V. Agarwal, dans son étude des Mouvements Bouddhistes et Théosophiques. Mais Olcott fut aussi une figure-clé dans le réveil du Zoroastrisme qui considérait l’ancienne foi de la Perse d’un point de vue théosophique. Une édition complète des écrits d’Olcott, dont on a grand besoin, montrerait à quel point ses intérêts furent nombreux et variés, et son influence largement ressentie.
Toutefois, Madame Blavatsky est la source de la pensée théosophique contemporaine. A peu près toute la Théosophie contemporaine a été développée à partir de ses volumineux écrits. Ces écrits sont riches d’informations et de visions, mais sont mal organisés. Ils inspirent et interpellent, mais embrouillent. Ils contiennent un niveau profond de connaissance ésotérique, mais sont impénétrables dans leur prolixité pour de nombreux lecteurs. Ils sont hautement appréciés par les théosophes, mais souvent très mal compris, même par ceux-ci. Le poète du XVIIème siècle, John Dryden disait, à propos de The Canterbury Tales de Geoffrey Chaucer, qui décrit tous les niveaux de la société anglaise et tous les aspects de la vie humaine, « Ici, c’est tout Dieu ». De même, pouvons-nous dire de l’œuvre de Blavastky, « Ici, c’est tout Parabrahm ». Toute la Théosophie contemporaine est là, du moins en germe, et plus encore.
Les deux approches de la pensée théosophique, associées respectivement à Olcott et Blavatsky, se reflètent dans le deuxième et le troisième buts de la Société Théosophique. Le deuxième but est : « Encourager l’étude comparée des religions, des philosophies et des sciences. » On peut prétendre que le mot « comparée » ne va pas seulement avec la religion, mais avec les trois sujets d’étude : religion, philosophie et science. Ainsi, c’est l’étude des trois qui est comparée, le troisième but, par contre, est ésotérique : « Étudier les lois inexpliquées de la Nature et les pouvoirs latents dans l’homme. » L’inexpliqué et le latent sont des sujets ésotériques et, en effet, à un moment de l’évolution de la formulation des buts, le troisième fut associé particulièrement avec l’École Ésotérique.
Il faut remarquer que les deux approches, la comparative et l’ésotérique, sont subordonnées au premier et principal but : « Former un noyau de la Fraternité Universelle de l’Humanité ». Le deuxième et le troisième buts répondent surtout aux intérêts des premiers membres de la Société – ceux qui voulaient étudier les cultures anciennes (et pour eux exotériques), et ceux qui voulaient explorer le côté intérieur des choses. Le premier but est le seul que les vrais Fondateurs spirituels désiraient que nous poursuivions. A leurs yeux, le deuxième et le troisième buts semblaient être essentiellement des moyens pour une fin, le premier but étant cette fin elle-même.
L’histoire du panorama théosophique mondial, après les géants de la première génération, a eu tendance à fusionner en une seule les deux approches, comparative et ésotérique, mais elles sont encore reconnaissables, même de nos jours. Entre parenthèses, « génération » dans ce contexte fait référence non à des personnes mais plutôt aux stades par lesquels la Théosophie contemporaine s’est articulée au long des décennies depuis la fondation de la Société. Nous avons encore avec nous aujourd’hui des représentants de toutes les générations : ceux qui voudraient étudier seulement les œuvres de la première génération (et souvent seulement une partie de ces œuvres), ceux qui étudient seulement les œuvres de la deuxième génération, et ceux qui apprécient les œuvres de toutes les générations, mais qui savent que tout ce qui est fait de main d’homme est sujet au changement.
La note tonique de la deuxième génération, après le « tout Parabrahm » de Madame Blavatsky, était la simplicité. Besant et Leadbeater ont essayé d’énoncer de façon claire, cohérente et inclusive, la vision théosophique des choses. Leur idéal était en fait celui d’une théorie scientifique : que la vision théosophique des choses devait être énoncée de façon logique (sans aucune contradiction interne), adéquate (sans omettre aucune partie significative de notre expérience du monde) et simple (sans détails ou complexités inutiles). Être logique, adéquat et simple n’était pas les qualités pour lesquelles Madame Blavatsky s’était battue. Ses grandes qualités furent d’un tout autre ordre. Pourtant, l’une des diverses raisons de la très grande expansion de la Société au milieu des années vingt fut l’attrait éprouvé par de nombreuses personnes pour la formulation claire et convaincante de la vision théosophique du monde de la deuxième génération.

Après la deuxième génération, une diversité de vue commença à se manifester. Nous sommes peut-être toujours dans la troisième génération, c’est pourquoi il est plus difficile de l’examiner historiquement. Néanmoins, certains courants sont identifiables. L’un d’eux est associé particulièrement avec I.K. Taimni, qui a combiné les approches comparative et ésotérique dans ses études des différentes formes hindoues de spiritualité et qui a basé ces études sur une articulation de la Théosophie essentiellement de deuxième génération. Un autre courant est associé particulièrement à Sri Ram dont on peut dire qu’il a insisté davantage sur le premier but que sur le deuxième et le troisième. L’articulation de la Théosophie selon Sri Ram mettait l’accent sur la pratique, la transformation et l’éthique. Il a surtout souligné la nécessité pour chacun de faire un examen indépendant de toutes choses, incluant les enseignements théosophiques, plutôt que de se contenter d’accepter ce qui a été dit.
Qu’en est-il du présent ? Le rapport annuel de la Présidente à la Convention de 2003 donne une vue d’ensemble de la Société Théosophique d’aujourd’hui aussi bonne que nous puissions l’espérer. En parlant du présent, nous essayons d’avancer dans le fleuve d’Héraclite. Nous ne pouvons pas marcher dans le même fleuve, même une seule fois, parce que le fleuve est toujours en train de couler, et lorsque nous y faisons un pas, il change. Le présent est une ligne imaginaire séparant le passé du futur. C’est un point évanescent sur une partie du continuum de la durée. C’est simplement le passé le plus récent et le futur le plus proche. Tournons-nous donc vers le futur.
Au moment où nous plongeons dans le futur, aussi loin que nos yeux puissent voir, nous pouvons être sûrs d’une chose : la Théosophie continuera. Si nous tous et tous ceux qui connaissent la Théosophie devaient mourir, si tous les livres de toutes les bibliothèques du monde devaient brûler cette nuit, la Théosophie ne disparaîtrait pas du monde. Elle réapparaîtrait demain, parce que les vérités sont enchâssées dans l’esprit et le cœur humains. Ces vérités peuvent être exprimées sous différentes formes à des époques différentes, mais elles sont archétypales et éternelles.
Toutes les organisations humaines vont et viennent. Cependant, la Société Théosophique continuera certainement longtemps dans le futur, car son travail n’est pas encore achevé. Je ne citerai que quelques points à ce sujet. Ces points ne sont pas des prédictions mais des propositions, pas des anticipations mais des aspirations. Ce ne sont que des sujets à prendre en considération pour trouver comment la Société Théosophique d’aujourd’hui pourrait le mieux servir la Théosophie éternelle.
Premièrement, nous devons nous efforcer de donner à la Société un caractère international et de le lui conserver. La Société Théosophique ne doit pas être une organisation indienne, ni américaine, ni italienne, ni brésilienne, ni australienne, ni d’aucune autre nationalité. Le premier but de la Société est de former un noyau de fraternité universelle, sans distinction de race, credo, sexe, caste ou couleur et, pourrions-nous dire, sans distinction de nationalité ou de culture. Nous ne pouvons avoir une Société internationale qui soit limitée ou caractérisée par une quelconque nation ou culture. Dans son rapport annuel, la Présidente a éloquemment abordé le problème de l’esprit de clocher, mais il y a aussi un problème d’impérialisme – intentionnel ou non-intentionnel. Les sections qui sont les plus grandes, ou qui ont les plus grandes ressources, tendront à dominer la Société. Le remède à une telle domination potentielle d’une seule nation ou d’une seule culture, ne consiste pas à rabaisser ou à appauvrir les grandes Sections ou celles qui disposent de ressources abondantes, mais plutôt à aider les Sections qui sont plus petites parce qu’elles sont jeunes ou parce que le nombre de leurs membres et leur énergie ont décliné pour diverses raisons. Une telle aide ne peut se faire de façon centralisée à partir d’Adyar. Elle ne peut se faire que par le travail dévoué de ceux qui sont sur le terrain. Ainsi, c’est un défi pour nous tous.
Deuxièmement, pour développer une Section ou une organisation nationale, la quantité est moins importante que la qualité. Un grand nombre de membres apathiques et mal informés peut faire moins qu’un petit nombre de membres engagés. La Société Théosophique n’a jamais été une organisation importante, et elle n’était pas destinée à être un mouvement de masse. Cependant, ses effets sur le monde – beaucoup d’entre eux n’étant pas reconnus, même par les Théosophes – sont hors de toute proportion avec le nombre de ses membres. Madame Blavatsky notait ce fait en 1889, et c’est encore plus vrai aujourd’hui qu’alors. Notre premier but est de former un noyau, et les noyaux ne sont pas de grosses choses. Pourtant, en dépit de leur petite taille, les noyaux ont un effet profond sur les cellules dans lesquelles ils se trouvent. Ainsi, en a-t-il été de la Société Théosophique. Et, si nous croyons ce qu’a dit le Mahachohan sur l’intention de la fondation de la Société, un effet plus grand nous attend dans le futur – si nous voulons le réaliser. Mais la réalisation de ce futur potentiel requiert un noyau de membres dévoués.
Troisièmement, il faut trouver les moyens de s’assurer l’aide de travailleurs à la fois à Adyar et ailleurs de par le monde. Toutes les Sections de la Société doivent constamment se rappeler qu’elles sont des « Sections », c’est-à-dire des parties de ce tout qu’est la Société internationale. Et Adyar est le cœur symbolique de la Société, choisi pour ce rôle par les fondateurs extérieurs, et utilisé comme tel par les Fondateurs intérieurs. Cependant, le cœur n’est pas le seul organe qui sert le corps ; le plan entier d’un corps est encodé dans chaque cellule. Dans la vie actuelle, il est difficile pour beaucoup, avec leurs propres svadharma ‘s, de venir à Adyar pour de longues périodes de temps. Alors, si de tels « Mohamed » ne peuvent pas venir à cette montagne, peut-être la montagne peut-elle venir à eux. Les développements contemporains dans la communication permettent d’accomplir certaines fonctions ailleurs. Ce faisant, il serait possible de recruter plus de personnes pour le travail international et d’aider davantage de membres de la Société de par le monde à s’identifier avec le travail international, plutôt que simplement avec le travail national ou local. Pour que cela se produise, il suffit que des travailleurs proposent leurs services, à Adyar ou ailleurs.
Quatrièmement, notre présentation de la Théosophie contemporaine doit être faite dans un langage contemporain, et celui-ci change constamment. La littérature classique de la Théosophie doit être préservée dans la forme sous laquelle elle a été publiée à l’origine, pour des raisons historiques, d’érudition et finalement de piété. Pourtant, nous ne pouvons pas continuer à répéter le passé, en n’exprimant la Théosophie éternelle qu’avec le style des temps passés. La Vérité éternelle ne peut être saisie que lorsqu’elle est exprimée de façon opportune. Il y a plus d’un demi-siècle, C. Jinarajadasa (The Theosophist – Nov. 1950) commentait ainsi son livre First Principles at Theosophy (L’Évolution Occulte de l’Humanité) : « Chaque manuel de Théosophie devient démodé et dépassé avec le temps, parce que le monde et les besoins des hommes changent constamment. J’espère toujours qu’un autre auteur écrira un meilleur livre qui intéressera un plus large public. » La littérature ancienne a besoin à la fois d’être préservée et d’être rendue contemporaine.
Cinquièmement, nous devons aborder des préoccupations d’actualité. Le frère Raja continuait ses remarques sur l’opportunité en observant : « Plus encore que cela, nous avons besoin de plusieurs types différents de présentation. » En parlant de « différents types de présentation », il pensait aux orientations vers divers intérêts qu’ont les gens, donnant comme exemple le commerce et l’économie. Ceci, bien sûr, est encore vrai : nous devons appliquer la Théosophie aux questions du jour. Celles-ci incluent la santé de la planète, une justice sociale pour tous, l’égalité des sexes, la santé et l’éducation des enfants, le bien-être animal, la folie meurtrière de la technologie, le terrorisme rampant, l’abus du pouvoir politique, les cultures en conflit, le fondamentalisme croissant, et beaucoup d’autres questions. La Théosophie n’a pas de réponses toutes prêtes, mais elle apporte un point de vue à partir duquel les questions peuvent être posées de façon plus convaincante et leurs réponses cherchées plus intelligemment, plus intuitivement et avec plus de tolérance.

Sixièmement, les moyens de communication avec lesquels nous présentons la Théosophie doivent être ceux qu’utilisent aussi bien les jeunes générations que les plus âgées. Traditionnellement, les Théosophes comptaient sur les conférences et les livres, et ces moyens qui existent depuis longtemps nous ont été bien utiles. Ma vie d’enseignant et de chercheur a été consacrée à des conférences et à des livres, aussi sont-ils haut placés sur ma liste personnelle de moyens préférés. Mais, de nos jours, il y a les cassettes-audio, la radio, la télévision, la vidéo, les films, les DVD, le Lower-Point, les CD-Roms, l’Internet et le Web. Si nous continuons à compter seulement ou principalement sur les conférences et les livres, nous allons nous retrouver hors-jeu par la révolution actuelle dans les moyens de communication. La technologie n’est pas deus ex machina pour solutionner tous les problèmes, mais elle fournit des outils, et les travailleurs doivent utiliser les meilleurs outils disponibles. Comme l’a dit la Présidente dans son rapport annuel, Adyar étend ses activités dans ces nouvelles directions, comme le font plusieurs Sections nationales, mais nous devons mieux considérer ces nouveaux moyens de communication (qui changent constamment), et une certaine coordination internationale, afin de ne pas gaspiller nos ressources en refaisant chacun le travail de l’autre.
Septièmement, la plupart de ce que nous avons mentionné jusqu’ici est plutôt appareillage que but – moyens plutôt que fin. La vocation de la Société, comme à la fois les Fondateurs intérieurs et les fondateurs extérieurs l’ont bien précisé, est de contribuer à favoriser l’évolution de l’individu et de l’humanité collectivement. En ce qui concerne l’individu, nous pouvons indiquer le chemin de la soi-transcendance. La Société peut faire office de ce qu’Annie Besant appelait les parvis du temple (The outer court) c’est-à-dire qu’elle peut aider l’individu qui est appelé à entrer dans le Sentier. Nous pensons souvent à la Théosophie comme à un ensemble d’idées sur les plans et les principes, les rondes et les races, le Karma et les incarnations. C’est cela, bien sûr, mais de telles idées sont aussi des appareillages utiles seulement pour ce que nous pouvons en faire. Et ce que nous pouvons en faire est de les utiliser pour montrer le chemin vers une transcendance du soi personnel et une reconnaissance de l’unique Soi en nous tous. Cela peut être vu comme la signification intérieure de notre troisième but : étudier les lois inexpliquées de la nature et les pouvoirs latents dans l’homme. Le plus grand pouvoir latent en nous est la prise de conscience de notre unité fondamentale.
Huitièmement, c’est aussi la vocation de la Société Théosophique de favoriser l’évolution de l’humanité. Les cultures humaines ne se développent pas accidentellement ou par hasard, mais selon un plan. Chaque culture doit contribuer à l’évolution de notre espèce. Une culture met en valeur la connaissance, une autre l’harmonie, une autre la liberté, une autre l’obédience. Chacune des religions et des cultures du monde accorde la plus haute valeur à une qualité particulière. Et toutes ces qualités sont effectivement nécessaires pour que l’humanité soit parfaitement développée. Cependant, tout bien exagéré peut devenir un mal ; une certaine culture peut pousser à l’extrême sa valeur caractéristique au point de la dénaturer en un vice. La Société Théosophique peut montrer que toute qualité culturelle est bonne en elle-même et que, en équilibrant une qualité par une autre, nous pouvons compenser la tendance à considérer une culture particulière comme la seule bonne. Ceci peut être considéré comme la signification intérieure de notre deuxième but : encourager l’étude comparée des religions, des philosophies et des sciences. C’est seulement en sachant comment pensent les autres que nous pouvons nous-mêmes penser librement, sans conditionnement culturel.
Neuvièmement et enfin, la Société Théosophique se compose de ses membres, et son futur sera celui que nous lui donnerons. Si nous adhérons aux idéals qu’elle propose, nous pourrons de ce fait garantir qu’elle restera fidèle au travail pour lequel elle a été fondée. Pour résumer quelques-unes des dernières paroles de H.P. Blavatsky, nous pouvons dire que « seule la réalisation pratique de la Théosophie peut sauver le monde occidental (et aussi oriental) du sentiment égoïste et anti-fraternel qui divise actuellement les races et les nations, en le libérant de cette haine de classes et de ces distinctions sociales qui sont la malédiction et le fléau des peuples », qu’ils soient Chrétiens, Musulmans, Hindous, ou d’une tout autre religion ou culture séparée. C’est la signification de notre premier but : former un noyau de la fraternité universelle de l’humanité, sans distinction de race, credo, sexe ou couleur, et c’est cela la Théosophie – hier, aujourd’hui et demain.

John ALGEO

The Theosophist – Février 2004

 

Poème

Ici j’ai erré sur la plage, nourrissant une jeunesse sublime
Des contes de fées de la science et du long produit du temps.
Quand les siècles, derrière moi, reposaient comme un pays fertile,
Quand je m’accrochais au présent tout entier, pour la promesse qu’il contenait,
Quand je plongeais dans le futur aussi loin que permet l’œil humain,
J’eus la Vision du monde, et de toute merveille à venir.

Tennyson