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Matière et Esprit - Analyse d’une Illusion Suggérer par mail
 

Ecrit par Sechy, le 01-09-2009 23:56

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Publié dans : Elementals Yôkai, Élémentals, Divinités, Yôkai

Tags : Conscience, Esprit, Illusion, Matière, Mort, Rêves, Vie

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Matière et Esprit - Analyse d’une Illusion
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Matière et Esprit - Analyse d’une Illusion
Par Azou Minihy


Article du Journal Nexus n° 64 de septembre-octobre 2009.
 
 
Texte peut-être un peu long mais fort important. Je le glisse dans la section Yokaï. Beaucoup de choses ci-dessous correspondent à ce qu’écrivait dans son livre Synthèse et Temps Nouveaux, Jean Coulonval. Il ne pouvait en être autrement.

Quelle relation entretiennent l’esprit et le corps ? Impossible, en dépit des passerelles régulièrement jetées entre scientifiques et chercheurs spirituels, d'aboutir à un consensus. Pour les uns, nous avons une âme, pour d'autres, la conscience est une fonction du cerveau. Et si la vérité était tout autre ?
 
 
Précisions terminologiques

Le sujet qui nous intéresse nécessite une confrontation d'idées. C'est pourquoi, non pas pour imposer une interprétation, mais dons un souci de communication, brossons tout d'abord un tableau simple de la terminologie utilisée. Nous avons choisi de nous appuyer sur des ouvrages spécialisés dans le domaine du corpus scripturaire bouddhiste nommé l’Abhidharma, mais aussi sur des notions extraites d'autres traditions philosophiques ou des sciences. Ce qui ne veut pas dire que tous les auteurs utilisent les mots cités ici avec la même acception. Il convient donc d'être circonspect et attentif lorsque l'on compare les paroles ou les écrits des uns et des autres. Peut-on assurer que l'âme de l'évangile de Marie Myriam, texte du papyrus égyptien d'Achmin, a le même sens que celui que nous lui donnons communément et que nous lui attribuerons ici ?
L'esprit est un principe immatériel car il n'est pas obstructif, en opposition à la matière issue des quatre grands principes : terre, eau, feu et air. Les méditants y distinguent divers aspects et strates. Les consciences et l'âme participent de l'esprit. Le mot esprit peut se rapporter aussi à l'aspect de savoir et de clarté de la « présence éveillée » ou « luminosité fondamentale » qui ne fonctionne pas en mode duel et dont parlent certains systèmes philosophiques.

Autre précision sur le mot Esprit selon H.P. Blavatsky : le mot Esprit prêtant à grande confusion, il est donc assimilé au Souffle-animateur, dans le sens d’état de conscience qui sert à se représenter.
Selon H.B. Blavatsky dans son Glossaire Théosophique, le terme « esprit » est seulement appliqué à ce qui appartient directement à la Conscience Universelle, et qui est son émanation homogène et sans mélange. Conscience Universelle où en Égypte ancienne, Maât, qui est la gardienne de l’ordre du monde.

La conscience est ce qui connaît distinctement l'identité de tous les phénomènes qu'ils soient extérieurs par l’entremise des facultés sensorielles (visuelle, auditive, olfactive, gustative et tactile) ou intérieurs, c’est-à-dire de l'activité mentale. On peut, en termes d'aspects, distinguer ainsi six types de consciences selon l'objet auquel elle se réfère. L'Abhidharma distingue aussi la « conscience du fond universel », l'espace l'ouverture mêmes des fluctuations spécifiques des autres consciences. De surcroît, dans le bouddhisme la « conscience affligée » consiste intérieurement en croyance au moi et, extérieurement, en croyance aux phénomènes. Les consciences qui distingue un sujet et un objet fonctionnent donc en mode duel.

L'âme se réfère ici au principe spirituel de l'homme. Elle existe en soi et s'oppose au corps. L'atman est une version orientale de l'âme.

Le grand Atman, le grand Soi, Dieu, sont des principes immatériels transcendants qui sont créateurs ou représentent a nature absolue des êtres.
 

La relation entre esprit et matière est une interrogation qui, au moins d'aussi loin que les témoignages écrits puissent remonter, apparaît au coeur même de la quête spirituelle et plus récemment de celui de la recherche scientifique, en particulier dans le domaine interdisciplinaire des sciences cognitives. Bien que, dans une tentative de conciliation, notre époque voit la multiplication des échanges entre savants et maîtres religieux, il semble qu'il n'y ait aujourd'hui officiellement aucune solution, même éventuelle, d'accord sur la nature de la conscience et son lien avec le corps, ni sur le fonctionnement subtil de l'esprit.
Malgré cela, une révolution silencieuse opère au sein d'un certain nombre d'individus, une alchimie qui allie intérêt spirituel et connaissances scientifiques, un souffle qui conduit des femmes et des hommes dans l'aventure de la connaissance intérieure. En témoigne l'abondance des ouvrages, des rencontres et des stages qui tentent d'associer les deux approches.
Tout comme le processus des rêves, vu précédemment (NEXUS n° 63 - juillet-août 2009), la relation entre esprit et matière a la particularité de pouvoir être observée directement dans les faits et d'être ainsi à la portée de chacun, car finalement ce n'est autre que nous-même que nous souhaitons connaître. Cette quête semble être un besoin essentiel qui habite les êtres depuis des temps immémoriaux.

Esprit d'ouverture
Est-il possible, dans cette réflexion, de faire une distinction nette entre religion ou philosophie et approche scientifique matérialiste ? Cette dernière a-t-elle le monopole de l'objectivité ? Il semble que non, car elle apparaît souvent comme une doctrine imposant autoritairement ses postulats comme des vérités, à la manière de certaines traditions.
Le simple fait de poser comme fondement incontournable la certitude qu'il existe une réalité objective indépendante de l'esprit de celui qui l'appréhende constitue déjà un dogme. Le matérialisme était d'ailleurs considéré en Inde ancienne, époque et lieu d'un riche foisonnement de philosophes, comme une forme de religion ou tout au moins comme un système philosophique parmi d'autres et c'est ainsi que nous l'aborderons.
Le sujet sera d'ailleurs analysé ici davantage en termes de possibilités de points de vue et d'interrelations qu'en termes de comparaisons de traditions philosophiques ou religieuses, bien qu'il soit impossible de ne pas mentionner les doctrines compte tenu de la tendance humaine compulsive à organiser les vérités et à en faire des institutions. Le philosophe indien Krishnamurti (1895-1986) illustrait très bien cette propension en évoquant l'histoire du diable et de son ami (voir plus bas) et avait coutume d'ajouter : « La vérité est un pays sans chemin ».
C'est pourquoi les doctrines seront citées ici à titre d'exemple, pour éclairer notre exploration personnelle ; il ne s'agit pas d'en faire l'inventaire ni de les vulgariser.
 
 
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Méthodes d'investigation
Dans cette jungle théorique, les aventuriers décidés à lever le mystère de la relation esprit-matière rencontrent les mots les plus étranges - phénoménologie, noumène, dendrite, gluon, boson - et risquent de s'enliser dans des marais spéculatifs. Afin d'éviter une réflexion en boucle sans fin, amarrons-nous quelques siècles en arrière, en Inde, où des universités et des temples abritaient des débats durant lesquels des maîtres devaient prouver la justesse de leur thèse et la fausseté de celles de leurs adversaires à l'aide d'arguments pertinents (pour l'aspect dramatique, celui qui perdait devait avec tous ses disciples embrasser la tradition de son opposant).
L'un des modèles de débat reposait sur le principe que tout système de pensée peut être appréhendé selon deux points de vue extrêmes - éternaliste d'un côté, et nihiliste ou matérialiste de l'autre - et selon une voie du milieu.
À ce sujet, nous ferons référence aux philosophes indiens Chandrakîrti et Shantideva, qui vécurent au VIIe et VIIIe siècles et dont les ouvrages en sanskrit, largement traduits et commentés par la suite, ont perduré jusqu'à notre époque.

Affûtons nos outils
Si les scientifiques se fondent dans bien des cas sur des investigations anatomiques ou physiologiques et des démonstrations rigoureuses pour comprendre le fonctionnement de la conscience, il existe d'autres moyens d'accès à la connaissance intérieure. Ce sont l'introspection, la logique et la méditation. Encore faut-il apprendre à les mettre en oeuvre et accepter d'élargir nos horizons quant à ce qui peut constituer un moyen d'investigation valable. Ne prêter de crédit qu'à nos outils d'analyse, sous prétexte que ce sont les seuls dont nous disposons, relève davantage de l'arrogance que de l'honnêteté intellectuelle. Toutefois, nous verrons que des penseurs ont déjà jeté des passerelles entre les différentes approches et que certains voient leurs convictions initiales ébranlées et parlent parfois même de redécouverte de leur nature oubliée en réponse à leur exploration de l'esprit et de la matière.


Le double pôle éternalisme-matérialisme

Débats, entretiens et échanges sur le thème esprit-matière opposent depuis des temps immémoriaux les tenants d'une âme qui existe en soi et leurs détracteurs qui considèrent que l'esprit, résumé pour eux à l'activité mentale, est une propriété émergente du corps et plus précisément à notre époque du cerveau, donc de la matière.

1. L’ÉTERNALISME : L'ÂME HABITE OU CONTIENT LE CORPS

Pour les tenants d'une âme qui existe en soi, le corps est la gangue de l'âme qui l'habite de toutes sortes de façons : en un endroit précis, en plusieurs lieux, en l’imprégnant en partie ou entièrement. Pour certains, elle enveloppe le corps en constituant un écrin qui coïncide exactement avec lui ou encore le contient plus largement. Dans une théorie plus subtile, l'âme est associée au corps sans que l'on sache dire comment. Elle n'est pas localisable. Dans d'autres traditions, on considère qu'un seul être dispose de plusieurs
âmes.
Bref, qu'ils soient bien distincts ou s'embrassent étroitement, l'âme et le corps représentent deux éléments séparés ; l'âme est de principe spirituel et le corps de principe matériel. À la mort, l'âme quitte le corps pour rejoindre une autre vie, un enfer, un paradis, un grand Soi ou Dieu, son créateur ; ou encore pour errer dans notre monde. Pour les anciens Égyptiens, le corps momifié n'est plus qu'une enveloppe habitée par le Bâ, tandis que le Kâ, double spirituel, est jugé par Osiris.

L'âme associée à l'idée du moi
De nature totalement in-substantielle ou éthérée, cette âme - quels que soient les noms qu'on lui donne ou les caractéristiques qu'on lui prête - est associée à l'idée d'un « moi » éternel ou potentiellement éternel, tandis que le corps est un « mien » périssable issu de la matière et voué à y retourner. C'est l'âme qui, par le truchement du corps, est consciente. Une telle description abrupte ne doit pas faire penser que les théories associées au point de vue éternaliste sont simplistes. Elles peuvent être très élaborées, profondes et riches d'enseignement. Il s'agit pour nous simplement d'aller à l'essentiel : un principe spirituel éternel qui existe en soi procède t-il d'un acte de foi ou peut-il être démontré ? Ou plus intimement : « Suis-je juste ce corps ou suis-je une âme ? ». Les derniers jours de Socrate (Ve siècle av. J.-C.), avant sa condamnation à mort par empoisonnement à la ciguë, furent consacrés à des dialogues avec ses amis portant sur l'immortalité de l'âme et se référant aux croyances égyptiennes. Dans le dialogue rapporté par Platon, l'ami de Socrate Cébès ne fut pas convaincu, car le philosophe ne donnait pas de preuves irréfutables ou n'apportait pas de démonstration logique incontournable. Il fondait sa croyance sur l'autorité des traditions, en particulier égyptienne. Serions-nous convaincus nous-même par les différentes doctrines éternalistes ?
 
 
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Les sorties « hors du corps »
Considérons les Expériences de Mort Imminente (EMI ou NDE Near Death Experience, voir NEXUS n° 46, et la page ICI), avec cette expérience troublante qu'est la « sortie hors du corps (OBE-Ouf of Body Experience).
Les personnes concernées peuvent décrire ce qui s'est passé autour d'elles alors que leur électroencéphalographie donnait un tracé plat de mort. À ce moment-là, leur champ de perception s'est délocalisé, c’est-à-dire qu'elles ont perçu les choses comme si leurs facultés sensorielles et leur conscience étaient situées hors de leur corps. Mais cela ne s'arrête pas là, d'autres personnes expérimentent des sorties hors du corps en état de méditation profonde ou lorsqu'elles ont une haute maîtrise du rêve lucide. Ce qui est étonnant, ce n'est pas tant que ces expériences existent, mais plutôt qu'elles soient encore mises en doute en dépit de leur fréquence. Cela est peut-être dû au fait que les témoignages sérieux sont assimilés à un ésotérisme un peu « farfelu », expression naïve d'un besoin de merveilleux qui pourtant est bien là, mais demande pour être accessible, quelques adaptations de l'esprit.
Il arrive cependant que certains médecins, chercheurs en neurosciences biologistes ou psychologues troublés par la congruence de témoignages et de leurs expériences scientifiques se penchent sur la question et étudient le phénomène de conscience délocalisée dont il est objectivement difficile de nier l'existence. On citera à cet égard les travaux du professeur Kenneth Ring et du cardiologue Pim van Lommel présentés dans le dossier « Expérience de mort imminente - La conscience n'est pas le produit du cerveau » de NEXUS n° 46, parmi les recherches d'autres éminents savants.

Où se trouve l'interface âme-corps
Mais cela est-il suffisant pour prouver que nous sommes un être spirituel qui habite un corps ? Par quel mécanisme l'âme serait-elle capable d'utiliser le corps pour percevoir, où serait l'interface entre le matériel et l'immatériel et comment se ferait-il ? D'ailleurs, dans les OBE, quelle faculté la conscience utilise-t-elle pour se lier à son objet, puisque, par principe, elle n'est plus dans le corps ? Reformulons plus simplement : avec quel oeil voit-elle ? De surcroît, comment une âme existant en soi et éternelle pourrait-elle être en même temps douée de perception ? Cela impliquerait qu'elle soit composée et sujette au changement, donc n'existant pas en soi comme nous le démontrons plus loin.

Dans son oeuvre L'Entrée dans la pratique des bodhisattvas, le philosophe indien Shantideva (vers 685-763) ironise sur « l'unité de ce qui contient des différences » et, dans une longue démonstration, réfute avec une logique maîtrisée la thèse d'un soi animé (qui correspond à la notion d'âme pour certains). Pourtant, Shantideva est bouddhiste et il ne nie pas l'enchaînement des vies et des morts que l'on assimile communément à la réincarnation ou métempsychose.
Alors comment à la fois réfuter l'existence d'une âme qui existe en soi et s'oppose au corps, et soutenir que la mort n'est pas la fin de l'esprit ?
Comment peut-on ignorer, à cet égard, les témoignages de jeunes enfants se souvenant de leurs vies passées et décrivant avec précision des lieux où ils ne sont jamais allés.., dans cette vie ?
Nous voici donc arrivés à de parfaits paradoxes, toujours perdus dans la jungle des théories.


2. LE MATÉRIALISME : LA CONSCIENCE ÉMERGE DE LA MATIÈRE

À l'opposé de l'éternalisme, nous trouvons donc le matérialisme, également appelé nihilisme dans l'Inde ancienne, car pour les tenants de cette vue la conscience périt avec le corps au moment de la mort. Pour les matérialistes, la matière crée la conscience dans le sens où elle n'est qu'une propriété émergente du corps, et précisément pour la science moderne, du cerveau. Cette théorie existe en Inde depuis les temps les plus anciens, chez les Charvakas en particulier, mais elle est aussi très répandue aujourd'hui dans le monde, spécialement en occident. Sommes-nous conscients à quel point la culture à laquelle nous appartenons imprègne toutes nos pensées et notre façon de voir le monde ? À quel point elle nous limite dans notre objectivité ? Ce n'est pas certain.

Mesures de l'activité cérébrale
Peut-être que le matérialisme occidental, comme le souligne Krishnamurti, est un héritage des Grecs qui pensaient en terme de mesure. On ne peut nier que les scientifiques aient une haute maîtrise de l'observation, de l'enregistrement et du descriptif. Le cerveau et les fonctions de ses différentes parties sont soigneusement explorés et décrits, comme dans Le Cerveau moteur de la raison siège de l'âme (1999) du philosophe américain Paul M. Churchland. Ne nous y trompons pas, Churchland ne croît pas en l'âme ! Il balaye d'ailleurs l'hypothèse en ces termes : « La doctrine d'une âme immatérielle ressemble, pour parler franchement, à un autre mythe fondamentalement faux » et ailleurs, en quatrième de couverture : « Le cerveau n'est pas au service de l'âme à la façon d'une machine au service d'un calcul. Il est l'âme, que cela nous plaise ou non ».
La conscience est même parfois expliquée en termes darwiniens, comme le fait un autre philosophe américain Daniel Dennett, qui s'oppose à l'idée, hérité du dualisme cartésien, de l'existence dans le cerveau d'un lieu, ou homoncule, qui correspondrait au siège de la pensée et recevrait les informations perceptives.
L'activité cérébrale, comme toute chose, est elle aussi mesurée. Les neurosciences démontrent que les caractéristiques des rythmes cérébraux dépendent de l'état psychologique. On affirme par exemple que « les ondes alpha démontrent un état de conscience apaisé ».
On constate ici un glissement incontrôlé de la notion d'activité mentale à celle de conscience, c'est-à-dire de l'objet connu à « ce qui connaît ou sait ». L'anxiété, l'équanimité, le désir, la haine, l'absence de haine et ainsi de suite, sont des activités mentales, elles ne sont pas, selon certains philosophes, la conscience de ces états. Ce serait comme confondre la perception d'un objet visuel, une pomme par exemple, et la conscience visuelle de la pomme. Donc, pour certains, ce que la science mesure pour l'instant ce sont des objets mentaux correspondant au fonctionnement biochimique du cerveau, et non la conscience qui les connaît.
 
 
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Le corps associé à l'idée du moi
D'autres scientifiques ou philosophes diront que le mot conscience implique la « conscience de soi ». Il serait intéressant de se demander quel est le « soi » en question : le « soi » représenté par l'idée que le « moi » est notre corps ou l'idée d'un « moi » qui serait notre esprit ? En effet, si on y réfléchit bien, un tel « moi » n'est qu'une idée, rien qui puisse être pointé du doigt, car le corps n'est qu'un assemblage de parties et, de surcroît pour le matérialiste, l'esprit n'en est qu'une sorte de fonctionnement.
Cette conscience - décrite par les scientifiques ou certains systèmes philosophiques comme une connaissance réflexive de l'état intérieur ou conscience primitive de nous-même (l'aperception pure, le « Je pense » pour Kant, 1724-1804) - correspond dans l'Abhidharma soit à la conscience mentale qui connaît l'activité mentale soit à l'aspect de la conscience dite « affligée » qui consiste intérieurement en une croyance au moi. De nouveau, il apparaît que là où la philosophie bouddhiste décrit un objet connu et un sujet qui connaît, la science ne distingue qu'un seul phénomène, l'activité mentale et la conscience sont confondues.
Notons qu'il existe aussi, dans d'autres traditions, en particulier dans le bouddhisme, la notion de connaissance réflexive ou immanente qui est soit avec dualité pour certaines écoles (l'esprit se connaît dans ses projections) soit sans dualité dans le tantrisme (l'esprit reconnaît sa propre essence lumineuse et connaissante), notion qui est bien différente de la conscience réflexive citée plus haut.
Il est aussi intéressant de noter au passage que la science a longtemps défini le sommeil comme un état d'inconscience, en oubliant d'ajouter le très important « du monde extérieur », confondant conscience et lucidité. Comme si le dormeur passait de l'état de veille à un état de légume. L'amnésie que beaucoup vivent à chaque réveil, eu égard à leur vie ensommeillée, est peut-être à l'origine de cette croyance encore fortement ancrée.

Désaccord sur la nature de la conscience
Comme l'explique Daniel Goleman dans des entretiens avec le Dalaï-Lama publiés dans Quand l'esprit dialogue avec le corps : « Le désaccord fondamental entre le bouddhisme et la science tourne autour de la nature de la conscience » (cette remarque concernant les bouddhistes peut être étendue à d'autres traditions). Il ajoute : « Pourtant les neuroscientifiques reconnaissent qu'à l'heure actuelle, personne ne sait comment un rassemblement complexe de neurones peut être conscient de lui-même ». On pourrait ajouter « et de quoi que ce soit », car enregistrer un événement et traiter des informations ne signifie pas, diront les personnes qui méditent sur la nature de l'esprit, en être conscient. C'est ce qui fait la différence fondamentale entre une machine, même la plus sophistiquée, et un être sensible ou animé. En terme de logique, comment quelque chose de matériel pourrait-il être la cause directe de quelque chose d'insubstantiel ? Par conséquent, ainsi que l'expose Matthieu Ricard dans L'infini dans la paume de la main : « Un instant de conscience ne peut donc être causé que par un autre instant de conscience immédiatement précédent. Si une chose pouvait naître d'une autre chose de nature totalement différente, alors tout pourrait naître de n'importe quoi. L'aspect fondamental de la conscience ne peut donc naître de la matière inanimée et ne dépend pas nécessairement, toujours et en toutes circonstances, de la présence d'un support physique. » Toutefois, l'argument reste inefficace face à ceux qui nier le fait que la conscience est de nature in-substantielle, et dans ce cas, cela ne peut être débattu en termes scientifiques, car le fait de nier sa propre nature connaissante ne peut être discuté. Il est des vérité qui ne peuvent être expliquées ; explication et compréhension ne sont pas synonymes et l'une n'implique pas forcément l'autre.

Comment expliquer le goût de la mangue à celui qui n'en a jamais mangé, ou qui en ayant mangé nie qu'elle ait un goût et vous demande de l'expliquer ? Seulement par : « Je vous en prie, goûtez ». Pour une personne qui n'a accès directement ni aux résultats des recherches scientifiques, ni à la méditation, les affirmations que la conscience est juste une « chose mécanique » ou, à l'opposé, qu'elle est une caractéristique même de l'esprit in-substantiel sont à égalité en terme de preuve. L'adhésion à l'une de ces théories repose uniquement sur la confiance portée à celui qui l'expose.

S'échapper du cercle des spéculations
Rappelons également que pour les matérialistes ou nihilistes, selon toute vraisemblance, l'arrêt de l'activité électrique du cerveau est synonyme d'abolition de la conscience. Mais n'oublions pas que ce « selon toute vraisemblance» indique un postulat pas une certitude. Il n'y a pas de preuve que la conscience d'un être cesse à sa mort physique. Les sorties du corps lors des expériences de mort éminente et plus encore les souvenirs de vies passées l'infirment. Les témoignages demeurent rares face à l'incrédulité, voire l'animosité qu'ils déclenchent. Le très fréquent « venez témoigner, mais sachez que vous êtes fou à lier », invite les gens quelque peu lucides à sagement se taire.
Pendant des siècles, la majorité des chercheurs de diverses traditions ont essayé de comprendre la relation matière-esprit en se situant dans l'un des systèmes du double pôle éternalisme-nihilisme, avec toutes les variantes que cela a induit et qui s'étendent comme un filet arachnéen tissé entre les deux extrêmes. Malgré cela, nous restons encore sans réponse satisfaisante. Sommes-nous condamnés à errer sans fin entre ces deux pôles ? Souhaitons que non. Il nous reste une perspective, car si nous considérons le tétralème constitué par les deux extrêmes et leurs opposés, nous n'avons encore vu que les trois premiers aspects : l'âme habite le corps, le corps est dans âme, la matière crée l'esprit, l’esprit crée la matière. Analysons donc le très étrange postulat : « L'esprit crée la matière ».


La matière dynamique de l'esprit ?

Lorsque nous réfléchissons à cette idée « l'esprit crée la matière », dès le premier abord, nous nous trouvons dans le même schéma, mais inversé de « la matière crée l'esprit », avec le même type d'incohérence et d'impasse. Comment ce qui est in-substantiel pourrait-il donner naissance à quelque chose de matériel ? Mais justement, c'est ce point même que nous allons remettre en question : la matière est-elle réellement substantielle ? N'y aurait-il pas une erreur à la base de notre appréhension des choses ? Certains penseurs ont ainsi remis en question la nature même de la matière, changeant ainsi de façon extraordinaire les perspectives d'exploration et les réponses à des questions fondamentales.

1. LA MATIÈRE RESTE INSAISISSABLE

La matière, ce sont les objets extérieurs qui nous entourent, maïs c'est aussi notre propre corps et ceux des autres. Cela englobe a priori l'océan, les rochers, la forêt, un arbre, les tables, la table dans mon salon, les mains, la main d'un ami, les particules les plus élémentaires et ainsi de suite. Cependant, on peut distinguer dans cette liste ce que l'on nomme des idées générales, telles que « les tables », « les mains » et des objets particuliers tels que « ma table », « la main de mon ami » ; puis, d'autre part, les particules qui constitueraient le fondement de la matière.

Le général est un concept, une idée
Si l'on considère une table spécifique, par exemple celle qui est devant nous maintenant, on parle d'un objet particulier, alors que si l'on se réfère aux tables de façon générale, on se réfère à un universel, c'est-à-dire à un concept ou à une idée. Selon Dignana, philosophe indien bouddhiste du VI-VIe siècle, il n'y a pas d'autre objet à connaître en dehors du spécifique (en sanskrit : sva-lakshana) et de l'universel (samanya-lakshana). Ce sujet a fait, au Moyen âge, l'objet de querelles importantes. Il s'agissait de savoir si l'universel était un simple concept ou une idée qui selon la définition de Platon existerait réellement, l'enjeu en étant les implications théologiques. Roscelin de Compiègne (1050-1121) ou Guillaume d'Ockham (1285 -1347), parmi d'autres, soutenaient que les « universaux » (comme humanité, animé, plaisant...) ne sont que des mots, des termes conventionnels, des représentations qui n'ont pas de réalité. En ce qui concerne l'objet de notre analyse, cela revient au même, un concept ou une idée n'ont pas de substance. Les universaux ne peuvent pas remplir une fonction concrète et ne peuvent être appréhendés sans conventions verbales. Ils sont de simples images génériques établies pour notre commodité de réflexion. Par exemple, « les tables » est un concept qui n'est pas en lui-même un objet susceptible d'exercer une fonction, tandis que « la table » de mon salon est bien celle qui supporte les objets que j'y pose. Elle existerait ainsi réellement selon les nominalistes ou selon certaines écoles bouddhistes fondamentales. Toutefois, cette dernière affirmation est, elle aussi, remise en question.


Dernière mise à jour : 02-09-2009 02:10

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