La Télé Vendt
 

Ecrit par Sechy, le 02-01-2009 20:22

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Publié dans : Les News, Dernières news

Tags : Business, Cerveau, Conditionnement, Télévision

 
 
 

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La Télé Vendt

Ou Télé business
Ou Télé cannibale
« Vu à la Télé ! »
Divertir, divertir, endormir, endormir, mourir...
 
 
Je me souviens des émissions de télévisions en noir et blanc et en 819 lignes. Cette étrange lucarne était une ouverture vers la culture, car il n’y avait qu’une seule chaîne, sans publicité, et je cite de mémoire, elle devait émettre entre 12h 30 et 13h 30 ou 14 heure, et le soir entre 18 et 23 heure. Et le magnétoscope était inconnu, il fut inventé en 1956 par la société américaine Ampex.
Consultez le site sur la télé en 819 lignes des années 1950 - 1970 et du 15 rue Cognacq-Jay, les studios de TF1 et Antenne Deux (avant privation de TF1)

Maintenant avec une diffusion continuelle, en couleurs, avec de la publicité, et une quantité phénoménale de chaînes, une télécommande, ça devient un lavage de cerveau où tout est bon dans les tactiques d’influence du spectateur pour faire de l’audience et en retirer des bénéfices... financiers. Nous ne sommes pas dans une société matérialiste pour rien... Tout se vend, même la charité ! parce qu’elle rapporte aussi ! Télé vendt : elle vend... du vent.
Ci-dessous, un article du journal NEXUS n° 60 de janvier-février 2009, article de Michel Lemieux sur le conditionnement des cerveaux. Qui dit télé dit séries et dramas ! ça les concerne donc aussi... Dormez petits enfants japonais...
 
 
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Michel Lemieux : « La télévision cannibalise nos heures de liberté »

Un occidental passe en moyenne onze années de sa vie devant un écran de télévision ! Comment un simple outil de divertissement a-t-il pu envahir ainsi nos existence ?
Réponses du sociologue Michel Lemieux, auteur de La Télé cannibale.

NEXUS : Avez-vous choisi le titre de votre livre par goût de la provocation, ou, au contraire, pensez-vous qu'il s'agisse d'un euphémisme ?
Michel Lemieux : La télévision est cannibale au sens où elle « cannibalise » nos heures de liberté, les heures hors travail et hors tâches incontournables (ménagères, par exemple). La gestion ouverte et disponible de notre temps libre est la seule vraie liberté dont nous disposons vraiment. Que l'on consacre ces heures à l'amour, à la passion de connaître, à marcher dans les champs ou à voyager, c'est un choix personnel important. Mais on constate que près d'une trentaine d'heures en moyenne par semaine sont consacrées par les occidentaux à demeurer devant un téléviseur, soit près de 100 000 heures en une vie [soit encore onze années]. Cela varie selon les saisons et les âges, mais la tendance est là, elle est nette et en croissance. Internet stabilise légèrement les heures cannibalisées par la télévision, mais pour l'instant, dans des segments marginaux de la population. La télévision pour le divertissement constitue l'occupation centrale et massive de la vie « libre » de la majorité des occidentaux. Plus on vieillit, plus la télévision gruge notre temps libre, et, dans des cas extrêmes, on se retrouve jusqu'à soixante heures par semaine devant la télévision ! C'est dire que ces gens n'ont pratiquement plus de vie autonome et deviennent des récepteurs passifs qui ingurgitent des kilomètres de flux télévisuel, bouche ouverte, hypnotisés par la lumière douce de leur téléviseur. Un des premiers chercheurs à se pencher sur le phénomène, Jerry Mander, avait titré son essai Se distraire à en mourir. Oui c'est bien de cela qu'il s'agit...

N. : Comment se fait-il que nous soyons si peu conscients de ce temps passé devant l'écran ?
M. L. : Oui, les gens ont tendance à minimiser dans leurs réponses le nombre d'heures passées devant la « télévision cannibale », ce qui fausse les statistiques. Les parents ont particulièrement tendance à minimiser lourdement le temps que leurs jeunes enfants passent devant le téléviseur, surtout si celui-ci est dans leur chambre... Les vraies mesures objectives du phénomène passent par des appareils de type audimètre, qui traversent les déformations bien-pensantes des réponses conscientes... En fait, j'ai l'impression qu'en notre for intérieur, nous savons bien que la télévision avale trop de nos heures disponibles et que nous minimisons la chose pour avoir bonne conscience. Un peu comme l'alcoolique tient un compte « flou » du nombre de verres qu'il ingurgite chaque jour, un compte curieusement inférieur à la réalité...
 
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N. : Internet prend aussi de plus en plus de place dans nos vies. On parle même d'addiction au web. Quelle différence peut-on faire entre ces deux médias ?
M. L. : Je crois qu'ils sont foncièrement différents : l'écoute télévisuelle dans un contexte de pur loisir de consommation passive contraste fortement avec l'interactivité, voire la créativité de l'ordinateur et de la navigation sur le web. Ceci dit, le vécu du web, de l'ordinateur ou du jeu vidéo signifie des situations très différentes pour l'utilisateur, allant du simple visionnement de vidéo qui s'apparente alors à la passivité télévisuelle, à la création ou la découverte intellectuelle. En somme, la variété des utilisations du web est telle qu'il faut éviter les jugements globaux. Les moments utilisés par une personne qui, sur le web, recherche des détails sur la vie de Napoléon par le biais de Google ont peu de rapport - en termes d'état d'esprit - avec ceux d'un individu qui visionne des films ou des photos.

N. : Vous qualifiez la TV « d'instrument d'asservissement », est-ce une position militante personnelle, ou une réalité découlant d'analyses sérieuses ?
M. L. : Cette expression est un qualificatif assez radical, j'en conviens, utilisé dans un contexte de référence : il s'agit d'un jugement personnel qui, lui, provient de ma réaction à de multiples études rigoureuses de psychologie sociale, de psychoéducation, de médecine, etc., qui convergent vers la dénonciation des abus de télévision sur les individus et la vie sociale. Vous l'avez sans doute remarqué, mon livre est un pamphlet, au sens propre du terme et je n'ai pas voulu rédiger un traité de sociologie ou de psychologie.

N. : Pourriez-vous nous dire les effets que peut avoir sur le psychisme la nature lumineuse et stroboscopique de l'objet technologique ? Que se passe-t-il exactement au niveau neurophysiologique chez le téléspectateur ?
M. L. : Les sources que j'ai consultées, dont le livre de Mander dont je parlais plus haut, font état des effets calmants et hypnotisants générés par une lumière douce et scintillante, comme en produit la télévision (et c'est vrai des téléviseurs à plasma comme des anciens téléviseurs à lampes). Car la télévision est d'abord un éclairage de faible intensité, comme on le réalise simplement dans une pièce sombre. Le fait de regarder fixement une telle lampe trente heures par semaine a forcément des effets psychoneurologiques qui ne sont pas étrangers au sentiment de bien-être que beaucoup éprouvent devant le téléviseur. Je crois d'ailleurs qu'on a retrouvé des variations dans les champs d'activité du cerveau après quelques heures devant la télévision.

N. : Par quelle magie la TV tend-elle à décourager l'activité chez le téléspectateur, alors que les programmes et les spots publicitaires rivalisent de montages dynamiques et de scènes de vie qu'on aurait plutôt envie de reproduire ?
M. L. : Le faible niveau d'activité des téléspectateurs est un fait physique et mental et ne dépend pas de l'illusion des montages saccadés du produit. Celui-ci est destiné à garder le téléspectateur assis, captivé et passif, dans le but de lui administrer le plus de spots publicitaires possibles dans un laps de temps concentré.

N. : Un fait divers récent en France rappelait récemment que 1 % de la population était atteinte de schizophrénie - pensez-vous que la fréquentation massive du petit écran joue un rôle dans le développement de cette psychose ?
M. L. : Honnêtement, je n'ai jamais lu de travaux à ce sujet. Il semble que l'abus de jeux vidéo par les adolescents soit corrélé avec des phases d'autisme ou de repliement sur soi-même. Mais on ne sait jamais s'il s'agit de la cause ou de l'effet.

N. : Alors que les études que vous citez démontrent que les téléspectateurs retirent plus de frustration que de satisfaction de ce loisir, comment expliquer leur assiduité ? Peut-on parler d'addiction comme pour une drogue ? Quel rôle la culpabilité joue-t-elle dans ce processus ?
M. L. : Comme vous le mentionnez, la frustration personnelle générée par les abus de télévision ne semble pas très décourageante et la plupart du temps, après avoir maudit cette mauvaise utilisation des heures libres de leur soirée, les gens recommencent dès le lendemain. Il s'agit en ce sens d'un effet de dépendance analogue à celui des drogues douces comme l'alcool ou le tabac. Le grand problème, c'est que cette dépendance n'est pas du tout reconnue par la société, au contraire des deux autres. Les gens peuvent difficilement prendre conscience que leur sentiment de vide et leur frustration sont partagés par des millions de gens et que les responsables de la santé publique devraient commencer à s'y intéresser : mieux documenter le phénomène, concevoir de l'aide, etc.

N. : Pensez-vous que les programmes ayant l'ambition de promouvoir le savoir, la culture, l'information atteignent leur objectif ?
M. L. : Ma réponse est oui. Mais cela a peu de rapport avec les usages abusifs de la télévision : ceux-ci ne sont pas issus des contenus de la télévision - débiles ou géniaux - mais de l'abus en nombre d'heures. Si l'on regardait trente heures par semaine d'Apostrophes, le problème d'abus serait le même. Par contre, il est impossible de regarder trente heures par semaine d'émissions complexes à haut contenu culturel. D'où les contenus « mous » avec des montages saccadés qui conviennent mieux aux stations prolongées de notre cerveau dans cet univers.
N'oublions pas surtout que ce système est d'abord une organisation consciente des patrons de la télévision pour garder le plus grand nombre de gens devant leur téléviseur durant le plus grand nombre d'heures possibles, dans le but de générer les plus grands profits possibles. À la clé, c'est une histoire de gros sous.
 
 
 
N. : La téléréalité a envahi ces dernières années les programmes - s'agit-il d'un nouveau rôle miroir - permettant aux gens de mieux se voir, de prendre du recul, et d'accéder à plus de maturité ?
M. L. : Je doute fortement, et je ne suis oas le seul, que la téléréalité soit ce qu'elle prétend être : en fait, on le voit par les confidences qui percent ici et là, ce sont des émissions conceptualisées, aux scènes sélectionnées soigneusement et scénarisées comme les autres, dont la caractéristique est de faire croire à l'improvisation : ce n'est pas vrai que tout peut arriver dans ces émissions, il, arrive seulement des situations prévues, intéressantes pour le genre de spectateurs qui y croient. De plus en plus, ce genre d'émissions s'épuise et se métamorphose en téléromans classiques.

N. : Les programmes TV m'apparaissent faire preuve de peu d'innovation. J'ai l'impression que c'est toujours pareil. Comment se fait-il que la TV ne favorise pas plus de créativité dans ses productions ?
M. L. : L'innovation peut difficilement percer dans le système que nous décrivons. Dans la mesure où internet est devenu un espace important d'innovation et de créativité, les contenus télévisuels peuvent continuer à être ce qu'on leur demande d'être pour générer des profits : garder les gens assis devant la pub, dans un sentiment de bien-être que procurent de vieilles pantoufles... Les innovations se situent du côté des tactiques pour maximiser les effets publicitaires (publicité intégrée, etc.), éviter le zapping en glissant la publicité dans les interstices des émissions, etc. Mentionnons aussi que le nombre d'heures de production est en forte croissance, bien plus que les ressources pour les produire. Le résultat est une détérioration générale de la qualité de chaque heure.

N. : Au vu de l'augmentation des violences faites aux personnes et de la délinquance, on désigne de plus en plus souvent la quantité d'actes violents auxquels les jeunes assistent sur les programmes. Que pensez-vous de cette responsabilité ?
M. L. : On parle de dissociation de la réalité, d'une réalité songée plutôt que vécue. Les recherches des dernières décennies pointent en direction des relations causales entre le visionnage de la télévision et la violence des individus : l'esprit télévisuel favorise le laisser-aller et la tolérance à la violence réelle, ce qui en soi est un encouragement à la violence.
Les enfants sont particulièrement exposés car plus influençables : on estime qu'à l'âge de 16 ans, un jeune aura visionné en moyenne 200 000 actes de violence télévisés, dont 33 000 meurtres ! D'après une recherche, quand un enfant quitte l'école primaire, il a vu près de 8 000 meurtres et plus de 100 000 actes de violence. Selon les compilations minutieuses de G. Paquette et de J. De Guise, de l'université Lavai (Québec), le téléspectateur qui, vers 1994, subissait une moyenne de 9 actes violents à l'heure, vivait en 2002 un mitraillage d'une scène violente à la minute. Ajoutons qu'une recherche de l'université de l'Illinois concluait que le meilleur indice du comportement violent d'un enfant de plus de 10 ans était non pas la gentillesse de ses parents ou leur niveau social ou monétaire, mais simplement le contenu de ce qu'il a regardé à la télé autour de sa huitième année.
Au sujet de la mauvaise foi des « artisans » de la télévision, le sénateur Paul Simon a exprimé une opinion qui me semble clore le débat : « La majeure partie de l'industrie de la télévision persiste à nier que la violence à la télévision pose le moindre problème. Ironiquement, ils proclament que 25 minutes d'exposition à la violence n'ont aucun impact, mais que 10 secondes d'exposition à un message publicitaire possèdent, elles, un grand impact ! et d'ajouter : la vraie réponse, évidente, est que la télévision vend - que ce soit de la violence, du savon ou un politicien ».
 
 
N. : Quels sont les effets repérés d'autant d'événements vécus par procuration sur notre perception de la réalité ? N'est-ce qu'une question de quantité ?
M. L. : Pas uniquement. L'imposition d'images de fiction crée une perception déformée de la réalité et s'y substitue. C'est plus étonnant encore lorsqu'on réalise que les fausses morts de la télévision sont les plus aseptisées qui soient : pas de sang, pas de membres arrachés ou de thorax éventré ! Des morts proprettes de studio, à mille lieues du carnage des vrais meurtres et des champs de bataille. L'horreur de la violence est balayée par le système télévisuel et soigneusement évacuée. Ne restent que les clichés pour âmes sensibles, symboles de cadavres plutôt que cadavres avec leur densité visuelle inquiétante ; l'agonisant de la télévision a seulement le droit de régurgiter un filet de sang en débitant ses ultimes confidences au héros qui l'assiste dans ses derniers instants.
Ainsi, on nie la réalité de la violence. Si la guerre est ce qu'on en voit au petit écran, alors elle se supporte plutôt bien. La télévision enlève ainsi aux faits leur consistance brutale, comme elle enlève aux sentiments leur tension émotive. Par essence, le sensationnel de la télévision est le plus plat qui soit. Elle refroidit toute chose, maquille la mort, la guerre et la violence. Au petit écran, rien ne peut vraiment émouvoir : une image chasse l'autre.., ne reste qu'une succession de sensations vides.
Se plaindre de la violence à la télévision, comme on l'entend souvent, est foncièrement absurde. Moi, je me plains plutôt de ce qu'on ne nous montre pas à fond ces morts ! Ces accidents, ces meurtres et ces cadavres, je veux les examiner de près et dans toute l'horreur normale de la chose, dans l'espoir que cela vide un peu les salons de leurs esclaves télévisuels et que, par la même occasion, leurs cerveaux soient débarrassés de quelques-uns des clichés béats qui les encombrent.
Je citerais ici la sociologue Maria Wim : « Une fois que la fiction de la télévision est incorporée à la réalité du spectateur, le monde réel prend une couleur d'irréalité ou d'insipidité quand il ne confirme plus l'attente ou les espoirs créés par la « vie télévisée ». La séparation entre le réel et l'irréel s'estompe plus ou moins. Les conséquences de cette confusion des deux univers apparaissent dans nos quotidiens : 37 personnes voient qu'on assassine une femme dans une cour sans se porter à son secours, comme si c'était un drame télévisé. Un adolescent, témoin d'une terrible tornade dévastatrice, s'écrie tout bonnement : « Mon vieux, c'était comme à la télévision ! ».
 
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N. : La France a rendu obligatoire une signalétique permettant aux parents d'éviter les programmes dangereux pour les enfants. Qu'en pensezvous ?
M. L. : Là encore, protéger les enfants des émissions violentes, ou sexuellement provocatrices, etc., est l'affaire de chaque société, bien que je doute de l'efficacité de telles mesures, qui sont contournées par internet. Mais le fait de s'inquiéter autant des contenus me laisse perplexe quand on s'inquiète si peu des abus des contenants...

N. : Pensez-vous que le fait d'être informé en permanence par les JT favorise une conscience accrue et plus citoyenne des problèmes auxquels notre société est confrontée ?
M. L. : S'il est vrai, comme l'affirment certaines enquêtes, que la majorité des gens recueillent leurs informations courantes à la télévision, les conséquences en seront dramatiques. Les performances de la télévision sont médiocres, autant au chapitre des explications fondamentales des choses qu'à celui de la simple acquisition d'un savoir général. Ainsi, un sondage démontrait que 45 % des Américains sont incapables de situer l'Amérique Centrale sur une carte et que 57 % d'entre eux ne peuvent évaluer, même grossièrement, la population de leur pays.
La démonstration du pouvoir « pédagogique » et « informatif » est fort peu convaincante : une enquête citée par Neil Postman a établi que 51 % des téléspectateurs américains ne se souvenaient même pas d'un seul titre du journal télévisé quelques minutes après l'avoir regardé. En somme, malgré le flot et le clinquant, la rétention des informations est quasi nulle, eu égard aux heures consacrées au visionnage. Une professeure écrivait : « Je suis frappée par le fait que des étudiants qui regardent, paraît-il, plus de vingt heures de télévision par semaine, soient si peu instruits de tout ce qui se passe ailleurs sur le globe, sans parler de leur ignorance du passé (...) ».
Par sa nature tape-à-l'oeil, la télévision interdit toute saisie profonde de n'importe quelle question supposant réflexion et compréhension, qu'il s'agisse d'économie, de relations humaines ou de physique nucléaire. Elle porte une grande responsabilité en escamotant de la sorte les grands drames de notre époque qui menacent notre survie comme espèce, drames sans précédent depuis l'apparition de l'Homo sapiens. Elle démobilise les esprits non seulement en les bourrant d'insipidités - style téléromans, publicités, séries policières et spectacles sportifs - mais surtout en laissant croire qu'elle informe. Danger pour danger, il vaut mieux l'ignorance douce que l'illusion du savoir creux et sonore.

N. : Vous mettez en avant la perte de liberté liée au temps « perdu » devant le petit écran. Certes, mais qu'en est-il de l'espace. N'avons-nous pas gagné en conscience en accédant aussi aisément à ce qui se passe sur l'ensemble de la planète ?
M. L. : Il est clair pour moi que la télévision est une bonne chose en soi. Je constate l'ampleur de sa présence, les dégâts causés par les abus qu'on en fait, mais je constate également que divertir la société est aussi une tache noble... Molière en 2008 serait sûrement à la télévision, avec Shakespeare et Hugo... Je crois que les gens de 2008 sont mieux informés que sous Napoléon et on a vu la radio, d'abord elle, dans les années trente, faire reculer bien des ignorances entretenues par les élites du village... La télévision est venue dans les années cinquante ouvrir plus grandes les portes de bien des savoirs. Encore une fois, l'abus réside dans le nombre d'heures auxquelles on s'y adonne et non dans la chose en soi. Le verre de bon vin est si agréable, mais la bouteille entière... Dans des conférences, je rencontre des gens qui ont jeté leur télé par la fenêtre et qui viennent me notifier leur libération intérieure... Grand bien leur fasse, mais personnellement, je regarde la télé avec plaisir, en essayant de contrôler le temps que j'y consacre.

N. : Vous évoquez le rôle négatif de la TV pour la démocratie. Pouvez-vous expliciter ? Naomi Klein, journaliste politique, soutient que les informations télévisées représentent un matraquage traumatisant favorisant l'acceptation par le public d'une remise en cause croissante de nombreux droits (Choc Theory) - Qu'en pensez-vous ? Dans le même ordre d'idées, que pensez-vous des conséquences de la diffusion répétée d'images des attentats du 11 Septembre 2001 ?
M. L. : La question de la sélection systématique d'informations chocs et d'images chocs parmi les sujets possibles d'une journée ordinaire est effectivement majeure et les manipulations de tous ordres sont constantes et importantes. Le problème n'est pas très différent des manipulations de la grande presse et de la radio depuis cent ans... Au plan qualitatif, le fait que la télévision soit devenue le principal canal d'informations des populations concentre le problème. On voit que les journaux télévisés sont de plus en plus intégrés au spectacle permanent de la programmation télévisuelle. Avant même de m'inquiéter des sombres machinations des manipulateurs, je crois que les concepteurs d'émission recherchent la sensation et le superficiel par nature, moitié par paresse, moitié parce que cela correspond à la nature profonde de la télévision : divertir, qui est le contraire d'informer.
L'espoir le plus certain est la diversification des sources d'information, ne pas laisser la télévision jouer seule à son petit jeu du spectacle permanent. Le faisceau de médias - de la bonne vieille radio aux journaux et aux magazines en passant par les multiples sites d'internet - est essentiel pour contrebalancer les errements informationnels du monstre...

N. : Quel danger représente selon vous la TV pour la démocratie et son évolution ? À quoi attribuez-vous l'absence de prise en considération de ces dangers par la sphère politique ?
M. L. : La question est : peut-il y avoir une relation entre les politiciens et la population qui ne soit pas médiatisée par le spectacle télévisuel ? Est ce que cette mise en scène permanente des politiciens devenus des vedettes télévisuelles a des conséquences sur la nature même de la politique ? La réponse me semble OUI. La complexité des problèmes de nos sociétés modernes s'accommode très mal de la simplification outrancière à laquelle oblige le médium télévision. Est-ce normal que le meilleur politicien soit le meilleur communicateur et non pas le plus compétent ? J'ai connu des chefs d'entreprise qui n'auraient pas tenu cinq minutes dans un « talk-show » à la télévision, mais étaient dans les faits des gestionnaires aguerris et visionnaires. Mais ils n'ont pas à se faire élire... Il ne faut pas jeter la pierre aux politiciens car c'est une responsabilité collective et majeure pour la bonne gouvernance de nos sociétés du spectacle.


À propos de l'auteur
Sociologue de formation, Michel Lemieux est un spécialiste en recherche marketing, sociétale et Internet. Il est l'auteur de Voyage au Levant de Lawrence d'Arabie à René Lévesque (Septentrion, 1992). La Télé cannibale est paru en 2004 aux éditions Ecosociété, Montréal.
 
 
La culture de l'impuissance

Nous tombons malades si nous croyons consommer un poison. Or que fait la télévision à longueur d'émissions ? Elle suggère que le monde est dangereux, que des envahisseurs nous guettent, que la misère dévaste les pays du sud, que des tireurs fous mitraillent des enfants dans les écoles, que les fillettes belges tombent dans les griffes d'abominables pédophiles (...) que chaque pas nous conduit vers de nouvelles horreurs. Les réponses au mal proposées à l'écran sont dérisoires : seul un superman auquel un enfant de cinq ans cesse de croire peut sauver le monde ; face à la misère dans les slumms de Calcutta, il n'y a que des mères Teresa, des héros ou des saintes. Jamais notre force, notre bon sens, notre solidarité, notre liberté ne résolvent les problèmes. Ce sentiment d'impuissance rend impuissant. Ces images de souffrance font souffrir, ces messages d'angoisse nourrissent nos angoisses, et tout cela ne saurait conduire à la santé (...) Scotché au téléviseur, le cerveau hypnotisé, votre enfant est livré pieds et poings liés à la tyrannie télévisuelle. Les heures qu'il passe devant l'écran l'exposent à des effets que des parents aimants ne tolèreraient de personne (...) Chaque fois que nous installons notre fille ou notre fils devant l'écran, nous le soustrayons à un processus affectif constructeur et le livrons pieds et poings liés - ou plutôt corps et âme - à un maître inconnu. [Extrait de Comment la télévision et les jeux vidéo apprennent aux enfants à tuer, de David Grossman, René Blind et Michael Pool, Éd. Jouvence, p.56,6l,73.]
 

Dernière mise à jour : 02-01-2009 21:45

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