Pharaon
 

Ecrit par Sechy, le 07-04-2008 21:58

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Publié dans : Flash sur films, Sommaire films hors du Japon

Tags : Film, Jerzy Kawalerowicz, Pharaon

 
PHARAON
 
Film polonais de 2 h 24, de Jerzy Kawalerowicz, scénario de Tadeusz Konwicki et J. Kawalerowicz, d’après l’œuvre de Bolesław Prus. Film présenté à la sélection officielle du Festival de Cannes 1966 et nominé l’année suivante pour l’Oscar® du meilleur film étranger. Je ne sais pas pourquoi ce film est qualifié de péplum ! Pour moi ce mot est péjoratif, il a un côté kitsch, il possède un sens de grosse machine tournée dans des décors de carton pâte à Cinecittà en Italie avec des acteurs de cabaret surchargés de maquillage (surtout vers 1955-1960) qui en font peut mais minaudent à qui mieux mieux devant l’objectif. On ne doit pas accoler ce mot à tous les films se déroulant avant l’ère du Christianisme (on pousse même jusqu’à l’an 900 ! Et le Moyen-Age pour certains historiens commence à la chute de l’Empire Romain pour aller jusqu’à la Révolution Française, et je suis d’accord avec eux), et donc employer le mot péplum uniquement quand il y a grand spectacle dans le sens américain du terme : à la Phineas Taylor Barnum, c’est à dire en mettre plein la vue et pour le prix de son ticket d’entrée, c’est-à-dire que c’est uniquement un divertissement pour oublier les difficultés de la vie quotidienne et surtout ne pas permettre aux spectateurs un enrichissement de ses connaissances au travers de l’histoire. Donc ne pas employer le mot péplum pour le chef d’œuvre de Kawalerowicz, puisque c’est plutôt quasiment un documentaire politique, religieux, artistique, qui aurait été tourné à l’époque...
 
 
Jerzy Kawalerowicz reçut en 1978 un Ours d’argent du Festival de Berlin pour l’ensemble de son œuvre. Pour ceux que ça intéresse, l’école de cinéma de Lodz en Pologne est une des meilleures au monde. 
 
Je m’intéresse à l’Égypte ancienne depuis longtemps et je vois dans ce film un chef d’œuvre : peut-être le seul film qui ait réussit, avec un tel scénario à montrer correctement une tranche de vie de cette grande civilisation de l’Égypte pharaonique. Ne pas oublier que les Égyptiens de ce temps étaient le peuple le plus religieux de cette planète, aussi il ne faut pas s’étonner que les prêtres aient eux la tentation de s’immiscer dans la politique de Pharaon à certaines époques. (Pharaon est un titre de noblesse, et il est le chef des armées et de l’état et le représentant d’Osiris sur Terre).
 
 
Dans le film de Kawalerowicz les costumes sont particulièrement beaux et soignés, les décors reconstitués habilement mélangés avec les ruines antiques existantes, la mise en scène est intéressante et inventive, et elle s’accorde bien avec le format de l’écran, ce qui n’est pas si courant.
Les symboles sont respectés et bien employés : l’ouverture du film par le générique sur fond de terre sableuse, avec la progression des deux scarabées sacrés roulant leur bouse, sur un fond sonore de souffle du vent et de musique concrète, est magnifique, et renvoie à une foule de concepts qui ne peuvent, dés ces premières minutes du film, être qualifié de péplum ! Ah ma bonne Dame, les étiquettes pour faire vendre !
 
Musique concrète : consultez aussi : http://www.micha.fr/edu/
 
 
Les mouvements de foule sont originaux et beaux, les batailles sont filmés d’une façon digne de Orson Wells. L’ensemble scénario, acteurs, et esthétique forment un film unique et magnifique, que l’on peut facilement revoir un grand nombre de fois, et qui peut même servir de modèle ou référence historique ; surtout que la qualité d’image restaurée en DVD est très belle, rien à voir avec la copie trop contrastée et rayée diffusée sur Arte le 2 mars 2008. Et bonus sur le DVD : le film comporte onze minutes de plus que la version diffusée initialement en France. Onze minutes non doublées en français mais en version originale sous-titrée, dont une belle scène pendant une éclipse de Soleil vers la fin du film.
 
 
Les scarabées étant sacrés, dans l’histoire, on ne peut pas couper leur trajectoire ni les déplacer, aussi pour faire passer une colonne de soldats, pas de détour possible sans perdre beaucoup de temps, alors un prêtre décide de combler un canal en phase d’achèvement... C’est le point de départ de la rivalité entre le futur Pharaon de la XXe dynastie et les prêtres, car le jeune futur Ramsès XIII nie l’importance que le prêtre attache aux scarabées sacrés. C’est un peu gros tout de même du point de vue hiératique, et surtout si soudainement, mais pourquoi pas, il faut bien construire le film.
Le prêtre est intransigeant et fait combler le canal commencé il y a 10 ans. Chose terrible quand on sait l’importance de l’eau dans ce pays de Soleil et de sable.
Paradoxe : ne pas déranger de simples insectes, ou réduire à néant la réalisation d’un canal et son maître d’œuvre. Vous auriez fait quoi vous à la place de Ramsès ?
Dans une société le pouvoir politique et le pouvoir spirituel devraient être séparés, sinon c’est de la dynamite à la figure du peuple. Et dans le film les prêtres se mêlent de politique extérieur !... Cependant à cette époque les lois de l’Égypte leur permettaient de signer un pacte avec des puissances étrangères.
Vient ensuite l’amorçage du problème des sous (l’Or) : le gouvernement de Pharaon n’en a pas, alors que les prêtres en ont !
En résumé : les prêtres sont un état dans l’état avec de l’Or mais sans armée, et Pharaon n’a pas d’Or mais une armée !... Et à mon humble avis, le futur Ramsès XIII est mal partit avec son petit côté matérialiste de vouloir faire parler les armes et ramener 100 000 mains coupées comme trophée de guerre. Et les prêtres sont en faute, car ils devraient abandonner les richesses matérielles  pour les richesses spirituelles !
 
 
Cette reconstitution parfaite a nécessité deux ans de préparation, deux mille figurants soigneusement habillés (pas d’informatique dans le cinéma de 1966) et plusieurs mois de tournage.
Le jeu des acteurs est superbe et théâtrale, ce qui va bien avec la lenteur qui doit avoir lieu dans ce pays de soleil et d’ombres. Ramsès XIII (joué par Jerzy Zelnik ) est superbe. Il avait 21 ans lors du tournage de Pharaon.

Ce qui est beau, c’est la figuration, elle participe intelligemment aux scènes avec l’apport nécessaire des mouvements de caméra.
Le doublage en français reflète bien le son années 1960, période prospère des 400 ou 600 cinémas de quartiers à Paris (12 à 20 salles par arrondissement) et d’une multitude de distributeurs riches, qui faisaient faire les doublages de façon un peu industriel à mon goût : trop automatique ou sans recherche et dont le choix des voix ne colle pas avec le personnage. Ou bien ce sont des cordes vocales cassées par la fumée de cigarette ! Dommage.
Je reste stupéfait de la construction du char sur lequel monte Pharaon : le moyeu en est d’une finesse, et ça roule...
 
 
Le chant glagolitique accompagnant l’entrée du vieux Pharaon, le père de Ramsès, n’est pas du tout déplacé, car ce style de chant hiératique date du haut Moyen-Age européen, période particulièrement tournée vers le spirituel, et une grande liberté de penser, avant que le clergé catholique n’y vienne imposer une censure vers le milieu de l’an 900. De toutes façons, à moins de mettre une musique du 20è siècle avec les risques que cela comporte, nous ignorons tout hélas de la musique que pouvaient jouer les Anciens Égyptiens, même la musique Copte est d’une très faible indication. La vision subjective du vieux Pharaon assis sur sa chaise à porteurs, et passant devant tous ses courtisans et une enfilade de portes plus dorées les unes que les autres est superbe.
Nul par dans les reconstitutions du cinéma américain il ne se trouve le réalisme stupéfiant de la reconstitution du film de Kawalerowicz. Ce n’est pas une copie servile, mais une sublimation, une imitation soignée certes mais peut-être faite de bric et de broc ce qui la rend plus vraie que nature ! Ce mélange de son du Moyen-Age, de décors et accessoires du 20è siècle avec les ruines de l’Égypte ancienne rendent mieux que la réalité. Mais ni vous ni moi n’avons été passer nos vacances il y plus de 2000 ans, alors laissons nous transporter en rêves dans ce chef d’œuvre...
 
 
La séquence avec la vestale Kama est très sensuelle, érotique même, et ressemble à un ballet dans cette ambiance sombre de teintes de gris bleutés chauds du Temple, où ne vacille qu’une petite flamme sacrée.
Les intrigues de couloirs sont cruelles et assez tordues !

Comme écrit plus haut, on ne dispose pas de référence pour la musique  de l’Égypte ancienne, aussi pour accompagner une fête, Kawalerowicz utilise habilement une rythmique avec de discrètes percussions. On sait plus ou moins que les musiciens de ce temps utilisaient beaucoup de percussions comme les cymbales, tambourins et autres dispositifs frappés. La harpe était joué par des musiciens aveugles, dont on possède de multiples représentations sur des fresques ou des papyrus. Visuellement c’est superbe, car Kawalerowicz filme en caméra portée, comme pour rendre un doux et sensuel enivrement par la bière et les désirs.
 
 
Ah la séquence de bataille : soldats comme on peut en observer sur des fresques, avec leur casque tressé de grosse fibre végétale plus ou moins protectrice pour le crâne, large bouclier d’une main et longue pique de l’autre, et tous avancent au son d’un chant poétique porté par la voix forte d’un seul homme. Ce qui est beau et impressionnant, comme dans la façon dont Orson Wells met en scène une bataille, c’est de voir Kawalerowicz nous montrer longuement la marche des soldats vers le camp adverse, en plans serrés, objectif souvent dirigé vers le sol, sur lequel de temps à autre un soldat s’effondre victime d’un projectile, ou un autre vacille prêt a tomber. Tous ça est renforcé en plus du chant, par le bruit des pas sur le sable, l’essoufflement des soldats dans leur progression et leurs cris pitoyables lorsqu’ils tombent blessés, plus la vision subjective en volet de transition grâce à la fermeture des paupières rougeoyantes d’un mourant. La manière de filmer la désolation de la répartition géométrique des morts sur le champ de bataille est très esthétique. Souvent les plans ressemblent aux fresques égyptiennes colorées et très détaillées.
Seuls plans qui jurent un peu : deux chars de Pharaon devant l’état actuel des grandes pyramides sans leur revêtement original. Mais ça peut passer, vu qu’ici nous en sommes déjà à la XXe dynastie et les plans sont très courts. Ramsès dit que la pyramide de son prédécesseur Khéops (IVe dynastie) était le fruit de sa volonté toute puissante. À mon avis il y a une erreur, c’est plutôt l’expression de l’éternité, ou du prolongement de la vie dans un autre plan.
 
 
Le nerf de la guerre étant l’argent, n’est-ce pas messieurs Rothschild et Rockefeller ! ou Monsieur le Président de la République : pour la passation de pouvoir et la révélation à votre successeur de la combinaison des ogives nucléaires, les prêtres conduisent Ramsès XIII, nouvellement couronné, dans le labyrinthe aboutissant à la salle des réserves d’Or. Or : chair des dieux, réservé pour les temps difficiles, aux dires des prêtres, et évidemment ils en sont les garants !
Impressionnante est la scène d’une éclipse du Soleil, ce que les prêtres avaient prévus, et ils en profitent pour faire croire au peuple qu’ils commandent aux dieux. Encore une fois ici, le mouvement de panique de la foule est esthétique, mais fait aussi de la peine tant ils gémissent.

Je ne sais pas ce qui a pousser les Polonais a produire un tel film, mais ce sont certainement les dieux qui leur ont demander cette sublime reconstitution, et qui les y ont aidés.
J’ai vu ce film à sa sortie dans une petite salle du quartier Latin à Paris et j’en garde un souvenir émerveillé.

Article fait par M. Roudakoff
 
 
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Dernière mise à jour : 08-04-2008 14:08

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